
L’évacuation des corps
L’évacuation des corps, de leur non-dit, de leur impensé, de leurs pulsions, de leur nécessité irrationnelle, continue. La lutte à finir contre la nature, le naturel, l’immédiat, le proche, le direct, le senti, se poursuit, plus féroce que jamais.
Témoin, cette publicité grand public diffusée à une heure de pointe télévisuelle : une belle (plastique) jeune femme affairée et empêtrée dans ses paquets et son sac avance à grands pas sur un trottoir de New York, centrée sur elle-même, ignorant tout de ce qui se passe autour d’elle. Autour d’elle, justement, une rue animée avec sa faune de saltimbanques contemporains.
Voilà que la jeune femme s’arrête, fouille dans son sac et sort son téléphone cellulaire. Elle l’ouvre et aperçoit dans le petit écran une magnifique image : de joyeux clowns colorés tenant des ballons multicolores. Elle lève alors les yeux. Ils sont là devant elle. Elle les a captés par la caméra de son cellulaire. Pitonnant quelques secondes, elle transmet l’image avec un bref message à sa copine assise, dans son appartement à quelques kilomètres plus loin, devant l’écran de son ordinateur portatif ouvert. La copine reste bouche bée devant la beauté de l’image… et le manufacturier nous rappelle la marque!
Quelle merveille technologique, peut-on s’exclamer! On peut aussi tout de suite penser à ces artistes passionnés des nouveaux médias qui vont se jeter sur cette dite avancée – facile de les imaginer en train de faire des cadavres exquis visuels par un enchaînement sans fin d’images hétéroclites. Qu’en dirait Dada?
Oui, l’on peut s’exclamer devant les possibilités techniques, mais que se passe-t-il en effet? Retour en arrière.
Une jeune femme tout ce qui a de plus contemporain se balade en plein New York, oublieuse d’autrui, du monde, toute à son truc, le regard dirigé vers ses paquets, ses achats et l’univers narcissique de son sac. Elle ne porte, que dis-je, n’accorde aucune attention, donc aucune valeur, à son entourage.
(Comme nous sommes loin de son ancêtre primitif dont la survie dépendait de la perception fine et constante de son milieu, nez au vent, flairant les humeurs de ses congénères… comme l’écrit Italo Calvino dans la nouvelle de son recueil, Sous le soleil jaguar.)
Non, cette demoiselle, juchée sur ses hauts talons (déjà déconnectée du sol), comme ligotée dans ses vêtements ajustés, se penche sur elle-même. Elle est son propre univers. Gare aux lions!
La voilà donc qui ne sent rien – pas même l’odeur de monoxyde de carbone qui s’échappe des voitures ou le chaud parfum de la friture du resto ambulant. Elle n’entend rien – surtout pas le concert de klaxons, de cris, de musiques, de crissements de pneus et de grondements de moteurs. Elle ne goûte rien – la bouche bien rincée au rince-bouche le plus efficace en ville.
(Elle n’émet pas d’odeur, sauf le parfum composé chimiquement dont elle s’est vaporisée après sa douche au Zest, et qui garnit ses cheveux, sa mise en plis, du Bounce odeur de printemps qui imprègne ses vêtements.)
Quand à sa peau, elle n’est effleurée que par le tissu soyeux de sa robe et le papier glacé de ses paquets, ne se tient-elle pas loin de tout autrui?
Même son regard ne capte rien d’extérieur, du monde, tant qu’il n’est pas face à l’écran du cellulaire. Son regard ne s’allume que devant l’écran qui s’allume.
La vue, le sens le plus directement lié aux fonctions cognitives rationnelles ne s’éveille plus, ne s’intéresse plus qu’au médiat. Il lui faut un écran pour voir. Et dire qu’un écran masque, aussi. Il lui faut une mince pellicule translucide interposée pour voir le monde… de l’autre côté. Et le voir uniquement… pas le sentir, ou l’ouïr, ou le goûter. Encore moins le toucher.
Le regard de la jeune femme a besoin d’un écran de visionnement pour voir, pour s’intéresser au monde. Sans lui, elle est centrée, concentrée sur la sphère étroite de son monde personnel. Et encore. Cette sphère est sans doute vide ou remplie de produits de consommation. L’écran qu’il lui faut est un cadre – une fenêtre (est-elle à l’abri derrière son cellulaire), le carré sécurisant de l’écran.
De derrière et à distance, elle peut se permettre d’ouvrir la bande étroite de sa perception visuelle… et rien qu’elle. Les autres sens, ceux par qui le corps réussit, encore, parfois, à imposer son existence, sont annulés. Ils ne cadrent pas.
La raison instrumentale – celle pour qui n’existe que l’appliqué et l’applicable – la domine totalement par ce petit écran qui donne le change en lui faisant croire qu’elle est en relation. Cette jeune femme ne communique-t-elle pas avec sa copine? Oui, peut-être, mais dans l’aseptisation du geste télé – et elle ne communique certainement pas avec les gens qu’elle saisit dans le cadre de son écran. Bien à l’abri derrière son cellulaire, elle n’est plus qu’un œil – voyeur et silencieux, les autres sens interdits. Le monde se réduit à l’image balayée par hasard au moyen de son cellulaire. Elle ne fait même pas le choix, elle laisse faire son appareil. Elle n’est plus que ce que son écran capte. Narcisse, Narcisse, où es-tu?
La tragédie ne vient pas de l’image, mais du mode de captation qui finit par tout exclure. Sa vitesse, sa puissance évacue jusqu’à la personne qui n’en est plus que le récepteur.
Mais surtout, ces inventions toujours plus raffinées des appareils de saisie de l’image sont tout à fait asservies à l’avancée constante du complexe autonome de la raison instrumentale dont la seule visée semble l’abolition totale du corps, du senti, et avec lui de la réalité débordante, chaotique, insaisissable de la vie.
Pire, à travers le corps, c’est autrui avec son corps propre et cet autre en soi qui est le corps et la part inconsciente de soi qui sont abolis et niés.
Est-ce l’holocauste qui se poursuit? Ce vide purulent au centre de notre civilisation occidentale, ou encore le vide nucléaire qui n’en finit pas de sauter en nous, creusant une culpabilité passée sous silence, justifiée par des raisons résonnantes (comme l’argent sonnant).
La très grande majorité des rescapés des camps de concentration nazis (des autres genres aussi) avaient le sentiment d’être des revenants, c’est-à-dire de ne plus avoir de corps – leur corps dans le monde civilisé leur semblait irréel, car il ne souffrait plus. La seule réalité était quittée, celle de l’atrocité quotidienne subjuguant leur corps par la faim, la soif, les peines et les douleurs.
Cette destruction intentionnelle de tant de personnes – de leurs corps – a demandé une mobilisation sans précédent – et depuis inégalée, pas même par Pol Pot – de moyens techniques. Le problème posé par l’assassinat en masse, la calcination des os dans les fours, la disposition des tonnes de cendres, a exigé l’application de l’esprit rationnel et logique à un haut degré. Du point de vue de l’organisation, les camps nazis sont des chefs-d’œuvre de rationalisation. Car il fallait bien surveiller les coûts (coups).
En rejetant cette abomination, en la traitant comme une exception, une folie de notre civilisation, ne l’a-t-on pas tout simplement renforcée en la refoulant? En la considérant comme une aberration de notre culture rationnelle au lieu d’en voir l’application poussée à l’extrême, n’avons-nous pas donné encore plus de pouvoir à cette raison instrumentale qui s’est si bien exercée durant ces années?
Depuis la Deuxième guerre mondiale, notre culture est devenue une sorte de machine technique où seul a droit de cité la perfection des applications. Le corps qui pue, qui rote, qui pisse, qui éjacule (comme le dit Ferré) – celui qui brûle toujours dans les camps de la mort refoulés – doit ABSOLUMENT être mis à distance et tout notre génie s’y applique depuis 50 ans. Et nous y parvenons. Tout est devenu télé. Fait à distance. Comme les camps construits à distance des grands centres populeux… décidément ça empestait tous ces corps qui brûlaient.
Rappelons que ce sont d’autres prisonniers qui étaient chargés d’enfoncer dans les fours les cadavres de leurs camarades assassinés à distance, sans être vus, dans les salles bien closes des chambres à gaz (closes comme les chambres noires). Les responsables nazis se tenaient loin, à distance – comme au spectacle – regard coupé des autres sens, surtout de l’odorat. Le nez, c’est l’animal en nous, la réaction émotive instantanée et c’est bien la dernière chose que les Nazis souhaitaient, eux, baignant dans leur illusion de pureté, loin, très loin des latrines.
Pourtant, rien ne vaut pour combattre cette distance rationalisée de laver son bol de toilette. C’est très recommandé. Ça ramène à terre, aux déchets, à la fange, ce haut-lieu du trésor caché. Hélas, le cherchons-nous encore?
©2021, L’évacuation des corps, Françoise Charron
