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Apprivoisement

Maintenant, c’est à elle de jouer. Après ce long rapprochement fait de hardiesse et de recul, il est venu, de lui-même, à l’orée de la forêt et s’y tient sagement assis. Elle le voit qui la regarde. Il attend, patiemment. Ah, cette merveilleuse patience des animaux qui la chavire. Ses chats en allés lui en faisaient la leçon tous les jours et, tous les jours, l’obligeaient à la pratiquer.

Au vent, devant la maison, elle avance de quelques pas dans les grandes herbes et s’allonge. Le ciel est très bleu, le soleil très chaud. Elle est fébrile. Elle doit se calmer, sinon il ne viendra pas. Il la sent, de loin. Il sait toujours où elle en est, alors il patiente. Comme ce matin.

Le laisser l’approcher jusqu’à le sentir la renifler. Il la léchera peut-être, question de confirmer ce que son nez lui dit d’elle depuis des mois. Il faut à tout prix qu’elle reste immobile, c’est le grand défi, car, malgré tout, elle a peur, de ses dents, de sa possible morsure.

Il est à sa porte, assis sur le perron en bois, il la regarde à travers le moustiquaire. Il n’émet jamais le moindre son quand son envie le tient. Son corps se tend, son poil se dresse et la flamme dans ses yeux s’intensifie. Il veut ses caresses, mais refuse de le demander. Il vient en silence jusqu’à sa porte et c’est assez. Elle chavire déjà, ferme les yeux pour que le charme opère, elle éclot comme une fleur au matin et se laisse saisir par ce terrible désir de se faire emporter là où il veut.

C’est le grand lit qui les reçoit, sa métamorphose complète. Elle lisse les contours délicieux de son corps. Enlacés, ils se perdent dans les draps. Le monde disparaît, le temps s’étire. Elle hume ses moindres parcelles, goûte ses plus petits recoins. Rien de lui ne lui échappe. Elle veut l’avoir en bouche comme un bon vin, comme la présence chaude et odorante de la vie.

C’est sans compter sa force, son élan qui l’empoigne et l’enserre. Elle est sa bête, complice. Commence alors le grand jeu, la cadence immémoriale d’où jaillit depuis toujours tant la jouissance que les êtres, ces corps qui, des uns des autres, émergent, tantôt dehors et tantôt dedans, la saillie, puis le jaillissement. La chair comme un phénix surgissant sans cesse d’elle-même, dans les corps-à-corps infiniment repris par la marée de l’attrait et la perpétuation aveugle et entêtée des gènes.

Il se couche, haletant, au pied du lit. Le désir épuisé le retrouve à quatre pattes. Elle lui offre de l’eau. Assise sur le lit, elle le regarde laper doucement, presque sans bruit. Il dresse la tête, la regarde brièvement droit dans les yeux. À chaque fois, il la transperce et la dépouille en un instant. À chaque visite, il la redonne à elle-même, un peu plus. Elle effleure son crâne d’une main légère. Il se lève, la frôle en passant et se dirige tranquillement vers la porte qu’il pousse de son museau. Elle se referme en claquant.

Rester tranquille, immobile, les yeux tendres. Il approche, farouche, vulnérable, terriblement en manque, mais terriblement orgueilleux, ses cicatrices bien visibles dans sa fourrure argentée. Il veut s’allonger tout simplement, s’allonger contre elle, coller son flanc au sien, sans qu’elle bouge. Après quelque temps, elle peut le flatter très, très doucement. C’est son cœur qu’il lui amène. Entre eux affleure l’amour.

Il est méfiant, même s’il ne le veut pas. Il s’essaie une nouvelle fois. Il court le risque. Presque malgré lui, il a confiance, car elle le surprend. Elle est vive et fière, presque aussi farouche que lui et, comme lui, toute chaude et vivante. Il pose sa tête sur ses pattes, ferme les yeux et pousse un grand soupir de chien. Tout est calme. Du temps passe. De l’espoir se dégage. Le corps-à-corps fait son œuvre. L’intimité déploie ses pétales.

Il rôde aujourd’hui, mais elle ne le voit pas. À force de le côtoyer, de chercher à l’apprivoiser, elle acquiert son pouvoir de perception. Nul besoin de le voir pour le sentir à distance, tout juste à la portée de son radar intérieur. Un peu plus et il lui échapperait ou, plutôt, il deviendrait pareil à ceux et celles qui n’émettent plus qu’un bip presque imperceptible, indice de leur éloignement dans sa vie.

Le voilà qui soudainement surgit. De nulle part ou presque. Cette impression que les animaux apparaissent, tant ils font peu de bruit en se déplaçant. Ils se meuvent dans la magie de leur espace naturel. Il est là, intense, le regard brûlant. Tout pénétré de sa faim. Il veut et ne veut pas qu’elle bouge. Il la tient à l’œil, sa vigilance comme une gaine à ses mouvements. Il lui en veut d’avoir suscité son envie et heureux de la sentir tout près. Il se couche et attend sa récompense.

Elle l’entend hurler au loin. Elle sent qu’il veut venir, mais quelque chose l’en empêche. Ses hurlements lui en disent long. Elle lui répond en silence, par le cœur. S’ouvre à lui qui la remplit toute, offrande déposée à ses pattes. Il a cessé de hurler. C’est qu’il est en route ou qu’il a changé d’idée. L’ivresse qui la tenait s’étiole, elle revient à elle. Il ne vient pas. Elle jette le morceau de viande qu’elle avait mis dans son bol au fond du jardin. Quand on veut amadouer un loup, il faut prévoir les pertes.

Son image s’impose tout à coup, dans son ventre. Le voilà qui la hante, court dans ses veines. Que faire sinon pâtir. Elle languit. Son apparition imaginaire n’annonce pas sa venue réelle. Son trouble l’atteint à travers l’espace-temps. Cette perception fine lui rend la vie dure, la plonge dans l’impalpable.

Il est de retour, assis à la lisière de la forêt. Elle le regarde : « Viens, il n’y aura ni collier, ni chaîne. Tu iras à ta guise. Ici, je n’ai ni cage, ni piège, seulement mon envie de voir tes beaux yeux. » Il dit : « Je ne te crains pas, mais déjà je m’attache, je sors de ma forêt, me rends visible. Vois, je frémis. Je te veux et veux fuir. Je te montre mes yeux, tu y lis la tendresse. Ton apprivoisement me change. Qui serais-je si je m’abandonne? »

Depuis leur promenade en forêt, depuis la visite de son domaine, c’est pire. C’est toute son âme qui la pénètre, il l’imprègne.

Toute cette semaine, elle ne l’a ni entendu ni senti. Il est très loin. Parti chasser sur des terres distantes, parti dans ce royaume auquel elle n’a pas accès, même par intuition. Ça ne l’étonne pas, surtout après sa dernière visite. Il est venu si simplement, si directement. Il y avait du chien en lui. Il est sorti sans crainte de la forêt, a trottiné vers elle sans s’arrêter en chemin. Ses oreilles, sa queue touffue gentiment dressées. Il avait l’air heureux. Assise dans l’herbe haute sous l’érable près de la maison, sa peau tachetée par la lumière que filtrait le feuillage, elle le regardait s’approcher, confiante.

Il était tout à leur rencontre. Il la flairait déjà, de loin. Il s’arrêta à quelques pas et la fixa de son regard jaune qui la dénudait au-delà de la peau. Il touchait son cœur, le dépouillait de ses insignifiances. Son regard les plongeait dans l’instant précis du présent, dans l’espace même de leurs corps. Le reste s’évanouissait, l’enchantement opérait sa conversion. Sa main prit la sienne.

Il est reparti, loin, faire ses affaires de loup. Elle vaque à ses occupations, elle ne cherche pas à l’appâter. Elle veut le laisser libre, elle y croit, elle veut l’être aussi. Elle se raconte peut-être des histoires, à leurs corps défendant, l’amour les prend, la laisse s’enroule à leurs cous malgré tout. Alors, chacun de leurs pas en avant est suivi de dix pas en arrière, et la danse recommence.

Il n’est pas là ce matin. Elle ne le voit pas entre les sapins qui bordent la forêt. Elle le sens pourtant. Elle le flaire malgré l’espace qu’il met entre eux. Quand il est loin, elle n’est plus qu’un nez. Elle dresse l’oreille aussi. Patiente, elle est sur la plage de l’attente.

©2021, Apprivoisement, Françoise Charron

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