
Il s’agit de rester là
Il s’agit, toujours et encore, de rester là. Tranquille. D’être là tout simplement. Mais ce n’est pas aussi simple que ça. En fait, rien n’est moins simple que de rester là, sans espoir, sans désir. Juste là dans le plein de l’être, sans chercher rien d’autre. Se trouver dans le bonheur du souffle, des gargouillements de l’estomac. De la clarté oblique de quatre heures. Du ciel inégalement voilé d’une brume de nuages.
Il s’agit pourtant d’en parler, de l’écrire pour que cet état surgisse. Au soleil, l’or liquide du toit métallique de l’ancien couvent. Il s’agit d’ouvrir les yeux pour voir. Et de garder silence. Il s’agit de faire fi du temps et de tenir le présent, serré, de ne pas le lâcher d’une seule semelle, de l’étreindre comme son plus grand amour. De ralentir jusqu’au présent, jusqu’au présent uniquement. D’être un point, uniquement un point. Et de s’y accrocher comme une algue à son galet.
Il est si facile de se laisser emporter par le courant du monde, par ce qu’on n’a pas, par ce qu’on voudrait, par ce qu’on pourrait, par ce qu’on a eu, qu’on a laissé s’échapper, qu’on n’a pas su retenir.
Et pourtant, il s’agit de rester là, tout près. Tout près de son désir douloureux d’être inassouvi, d’être inassouvissable. De rester proche de ce désir souffrant et de l’accompagner sans rien dire. De l’accepter dans son insatiabilité. De chérir même sa voracité.
J’y suis justement à ce moment du passage. Engagée dans l’espoir de ton appel et, malgré toute ma bonne volonté, je ne peux pas ne pas y penser. C’est ton heure. En moi, ce savoir que tu ne viendras pas. Tout en sachant que tu y penses peut-être aussi. Ou que tu y as pensé. Le passage va durer un moment, puis la pointe du désir sera émoussée et la vie reprendra son cours ordinaire.
Pour m’accompagner, j’écoute Léo. Avec le temps, je sais me tenir avec mon désir. Je le regarde comme un enfant chéri. Il est toujours neuf, toujours aussi intense. Mais maintenant, je me tiens à ses côtés, je n’y suis plus jetée. Je l’accompagne plutôt que d’en être possédée. Je suis au seuil. Si la sonnerie retentit, si c’est toi, le feu prendra. Si tout garde silence, mon désir me reviendra, un peu penaud, et je l’embrasserai et lui ferai une grande étreinte pour le réintégrer, pour le faire rentrer dans mon petit cœur aux mille fenêtres.
Il ne reste plus que quelques minutes au passage pour qu’il soit complètement traversé. Je n’ai pas quitté mon souffle. Ni la pleine valeur du présent. Le toit de l’ancien couvent reprend tranquillement sa couleur argent.
©2021, Il s’agit de rester là, Françoise Charron
