
La carte postale
La carte postale tremble entre mes mains. Je lis tu viens. Je la dépose et m’enfuis dans l’angle gauche de mon champ de vision. Je suis muette de tous tes mots, du souffle ample qui te possède. Je suis muette devant la mer qui lèche mon pied et fait sombrer les pétroliers. Tu ressembles à la mer, à cette mer. Je suis muette de ta douleur. Tout, ici, paraît si calme. Tous, ici, dorment du sommeil des enfants que nous sommes. Je suis dans le silence. À te lire, je ferme les lèvres et fais silence.
Le silence immense de la douceur de ma vie. Le silence immense des dimanches ensoleillés, seule devant tes mots retrouvés, éparpillés autour de moi. Je suis dans le vide de mes silences, de mon impuissance à te dire, à t’écrire. Les mots me désertent. Je ne suis qu’une enfant.
Une enfant que tu imagines rire dans la neige. Tes mains brunes lissent mes cheveux noirs. Mes cheveux maquillés, comme ma bouche de rouge ou de rose. Je suis seule, tes mots dans mes mains. Des éclats de verre fragile. Des peaux d’ampoules brisées. Le sang de tous tes mots fichés dans mes mains enfantines.
T’offrir l’innocence de mon regard qui, jamais, n’a vu de cadavres déchiquetés, qui n’a jamais vu le sang ruisselé sur les murs marqués du sifflement des balles. L’innocence de ma vie abritée, au fond de cette province qui ne sait où aller. T’offrir la colonne de silence que tes mots font surgir au milieu de la solitude de mes dimanches. Ces dimanches que je file entre mes journées occupées de détails.
Je tiens mon visage entre mes mains. Mes coudes pointus devant le clavier. Le regard rivé aux mots que fidèlement reproduit l’ordinateur. Ce texte que j’écris de peine et de misère, qui osera peut-être porter le nom de poème. Ma réponse, gauche, à ton signe.
Ce que je crois être m’abandonne quand je te lis. Ton souvenir est plus grand que moi. Je suis au bout de mon souffle. Je respire à peine. Je n’ose plus bouger. Je ramasse tes mots, m’en fais des colliers. Humble. Éblouie. Sidérée. Je porte la couronne de ton désir.
©2021, La carte postale, Françoise Charron
