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La soie coupante

Elles volaient très haut dans le ciel, en pointe de flèche ou en ruban, suivant le fil invisible de l’appel. Sur terre, collé au sol, plein du désir d’avoir, comme elles, des ailes, il écoutait, le cœur large ouvert, leur chant de voyage.

Il percevait leur fébrilité à partir, à accomplir chaque jour le chemin nécessaire. Elles suivaient, impulsives, l’ordre naturel du départ. La lumière de l’automne leur avait fait signe dans le coin oblique de leurs yeux en perle noire.

Au hasard de ses promenades matinales, il tendait soudainement l’oreille. Il s’immobilisait et cherchait tout en haut les signes duveteux de leur présence. Il les pressentait bien avant de les apercevoir. Il anticipait la musique prochaine de leur passage. Puis, leur chant éclatait au-dessus de sa tête et, avec l’élan de son cœur, il les voyait enfin, tantôt dessinées à contre-jour sur le bleu d’un jour radieux, tantôt en couleurs sombres sur le voile grisonnant des nuages amassés.

Son plaisir à les pressentir, puis à les caresser du regard, à reconnaître au seuil de l’audible, l’annonce de leur cacophonie heureuse, puis à ouvrir plein l’oreille à leurs signes sonores, se renouvelait sans cesse. À chaque fois, c’était la même surprise, le même ébahissement.

Leur puissance l’enivrait. Partir, partir comme elles, à leur suite, vers les horizons enchanteurs d’un autre soi-même. Le rencontrer là-bas dans l’eau brillante et chaude des marais du Sud. Se blottir dans la tendresse verdoyante des roseaux et enfin l’aimer, ce jumeau solaire.

Le désir de cet autre, qu’évoquait la soie coupante de leur chant, était si fort que, nuit après nuit, au temps des migrations, il rêvait d’elles.

Au cœur de la nuit, la magie du songe l’enveloppant, il se retrouvait au milieu de leur vol, caressé par l’extrémité soyeuse de leurs grandes ailes. Il tournait sur lui-même, ouvrant largement les bras pour les embrasser et leur présence bruissante coulait comme l’eau fraîche sur son corps. Transpercé de tendresse, il basculait vers l’infini de son désir. Sa quête lui faisait alors signe à l’horizon, là où le voile du ciel effleure la peau de la terre, là où le feu du soleil appelle l’haleine de l’eau.

Et matin après matin, il s’éveillait palpitant. Il ouvrait des yeux éblouis sur le songe qui le happait encore. La soie de leurs plumes lisses sur ses lèvres... Ces matins-là, le ciel l’amenait avec une extraordinaire délicatesse vers le plein pied du jour. Il entendait rire l’eau froide en réveil des paupières. Le miroir lui renvoyait les sourires du rêve. Ses vêtements l’appelaient comme peau familière.

Il touchait presque la fibre de cet autre. Cette inversion de lui-même, pleine de rêves en appel de corps pour naître au réel. Les grandes oies l’appelaient vers l’intérieur de lui-même. Elles lui rappelaient, à chaque saison migratoire, la grandeur de ses propres ailes, la puissance de son propre chant, l’intensité de son désir d’être nul autre que lui-même.

* * *

Voilà qu’elles traversent le ciel. Les entendez-vous? Les voilà pleines d’elles-mêmes, toutes à la joie de leur vol et de leur chant.

J’imagine le perçant de leurs yeux noirs en rappel des tiens. À cette heure, où te trouves-tu? Lisses-tu de tes lèvres mouillées une plume soyeuse qui, du ciel, serait tombée?

©2021, La soie coupante de leur chant, Françoise Charron

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