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La tendreté

La tendreté, celle de nos corps. La tendreté, comme on dit... la tendreté de la viande. Car il s’agit bien de la viande, de la nôtre, de celle qui fait que nous sommes et nous-mêmes. Ces chairs sont nos bêtes, de somme, des bêtes qui vivent de tendresse, de la tendresse que nous leur accordons, pas si souvent.

Elles vieilliront tout de même, mais fidèlement, sans heurt ni dérapage. Elles nous porteront jusqu’à la tombe, au trou frais creusé dans la terre. La fraîcheur noire de la terre qui se refermera sur elles. L’étreinte, unique, de la terre. Nos bêtes, nues, dans la terre, sous la terre, au chaud, dans la noirceur de la terre.

Dans nos os, les mille milliards de bêtes empilées dans la terre. La mémoire intemporelle des gènes.
Notre si courte histoire. Tous ces efforts, tout ce soin, toute cette tendresse, donnés à la terre, pour y vivre aujourd'hui mieux qu’hier. Nos chairs moins hachées, lacérées, coupées, tranchées, meurtries par la vie.

Ces mille milliards de bêtes empilées sur la Terre, qui l’ont fait et la font encore, en nous, vivantes, qui respirons. Et nos huit milliards – presque neuf – bêtes au souffle chaud, qui respirent en même temps sur la Terre. Un grand vent vigoureux qui va et vient sur la surface de la Terre.

Sans compter le souffle de nos amis les animaux. Ces bêtes, autres, à l’âme vive, sans distance, toujours elles-mêmes, pleinement elles-mêmes, car nul trait n'unit mêmes à elles.

Nous ne sommes tous et toutes qu’une grande bête couchée sur une bête encore plus grande, elle-même dans le ventre noir d’une bête incroyablement vaste.

Et toutes ces bêtes de chair respirent et elles ont toutes dans les yeux, tout au fond, presque toujours camouflé ou voilé, le désir poignant du geste tendre que parfois nous font ces autres bêtes qu’on aime tant.

©2021, la tendreté, Françoise Charron

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