
Le pays
Je sais mon pays au fond de mon être. Il est en moi avec la force de l’enfance. Je l’ai vu, humé, senti, regardé, touché, écouté, savouré depuis mon premier jour. Je sais ses sillons et ses courbes, ses monts et vallons. Mille fois parcouru, sillonné de toutes parts, en bas âge. Le savoir d’avant la parole. Le savoir ancré par le regard de l’enfant – ouvert tout grand, tout-puissant, où tout fait traces, couleurs et lignes. L’ogre enfantin des formes et des figures. Tornade sensuelle embrassant tout dans son sillage. Le pays y passe, avalé jusqu’à la moelle, brûlé sur les rétines, marqué au creux des os, dans l’abîme des viscères.
Tout autre pays ne sera que mental – découvert adulte, connu les yeux conscients, discriminants. Sauf pour ceux et celles qui prendront le temps de redevenir des enfants – et se promèneront sans but sous les galeries et les buissons, qui erreront entre les maisons, enfileront les interstices des édifices, qui savoureront les glaçons ornant les toits d’église. Qui se feront fureteurs, fouineurs, grands découvreurs de fonds de cour et de parterres aménagés, aventuriers des ruelles et des allées.
Un pays naît des yeux, de la somme des regards amassés pendant les longues années de l’enfance avide et insatiable. État de cueillette continue – collecte infinie des détails, même et surtout des plus petits. Ainsi, le pays est tissé à même les cellules, ancré au plus creux, pour toujours nostalgie, même quand on y reste toute notre vie.
©2021, Le pays, Françoise Charron
