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Ode aux ventres

Les serpents grouillent dans nos ventres. Ils glissent et tournent et se retournent, fabriques d’énergie. Les serpents à l’origine du monde. Les vieux dieux primitifs qui vivent toujours en nous. Notre cerveau, d’abord reptilien.

À vous, nos premiers tu, sans qui nous sommes sans vie, sans qui nous n’avons sens. Vous qui, sur la terre, nous portez, vous qui, dans l’espace, nous tenez. Grâce à qui du temps nous est donné. À vous, compagnons de fond, à vous, nos corps, par qui tout survient.

Enjeux de tous les combats intimes livrés dans la grotte obscure de nos psychés où débordent et divaguent les autres figures si affamées de vos moelles. Car, comme on dit, la vie n’a pas de prix. Surtout quand il s’agit de tâter du réel, d’étreindre, même brièvement, l’existence.

Délice jouissif de ces figures de l’invisible quand elles éjectent de vos chairs nos pauvres ego fragiles, craqués de stress, les repoussant au périmètre extrême de l'existence. On les voit alors déambuler dans les rues des villes à la barre de nos squelettes, navires à la dérive médicamentés. Le regard évidé de nous, nos bouches marmonnant leurs paroles effilochées, toute pudeur ainsi disparue, nos corps asservis crachent, pètent, bavent et suent à tout venant, fantoches aux ordres délirants de ces figures du dedans, tapies dans les recoins de nos refoulements, guettant patiemment l’échancrure temporelle dont elles profiteront pour se saisir de vous, chairs compagnes, et venir faire un tour dans la matière.

Mais, comme disait le poète.

Mais cette part de nous-mêmes, qui ne nous appartient pas vraiment, que pourtant nous sentons nôtre, qui, vivante, vit sans avoir besoin de nos commandes, tout en combattant pour nous à chaque instant – la peau forteresse et ses monocytes réparateurs, le mucus rétenteur et les larmes désinfectantes, les croûtes défensives et les plaquettes cicatrisantes, les globules chasseurs et les lymphocytes inhibiteurs, sans oublier les anticorps, ces fins empoisonneurs. Même au plus propre, elle est foyer douillet de moisissures, champignons et bactéries de toutes sortes.

Encore heureux que nos cellules aient la mémoire de qui nous sommes. Quand elles la perdent, elles nous assaillent et nous tuent, nous, devenus pour elles, menace inconnue.

Mais, paraît-il, notre chair, sous la torture, n’a rien à faire du silence. Elle avouerait tout, même le faux, pourvu que ça cesse. Qui donc résiste alors? Et qui donc nous tient debout, car ces os qui nous fondent flottent en fait dans la gangue des muscles.

Et ce sentiment que nos corps s’arrêtent au cou, comme s’ils n’avaient pas de tête ou, plutôt, comme si la tête n’était pas corps. Absence de chef, anarkhia. Une question d’étagement, de redressement, du nez au sol au nez en l’air, un mouvement qui nous a fait perdre la tête et chasser les reptiles dans les viscères. Pauvre caverne cérébrale ouverte à tous vents, oscillant comme elle peut au bout de la colonne. Les cobras cherchent leurs paniers.

Déconnectés de nos chairs désirantes, incontrôlables, nous sommes des réfugiés, confinés dans nos pauvres crânes, barricadés derrière nos écrans, illusionnés d’être à l’abri des humeurs et, surtout, de la mort.

©2021, Ode aux ventres, Françoise Charron

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