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Section numérisée 4-1.tif

Le frère et la belle-mère

Chapitre 1 : le frère

L’homme dont je suis la femme est sur le point d’être tué. Son frère débarque avec sa mère comme témoin pour l’assassiner. Il vient régler des comptes.

Nous avons deux filles : le bébé dans mes bras et la jeune fille de 12 ans qui court affolée m’annoncer que son père vient d’être abattu. Ça y est.

Je le vois par la fenêtre; il gît à plat sur la terre battue. Je le reconnais à sa chemise de chasse rouge et à son béret.

Tout n’est pas vraiment vrai, lui dis-je, à elle, mon aînée, pas tout à fait réel. Il n’est pas vraiment mort. Je lui caresse les cheveux d’une main quand elle se couche contre ma cuisse pour pleurer. De l’autre, je tiens mon bébé.

Le frère fait irruption dans le grand chalet rustique que nous habitons. D’abord, il le parcourt sans nous voir. Son œil avide cherche et trouve. C’est alors qu’il me fait signe de le suivre. Ce meuble-là et cet autre, tous deux en bois, il les a fabriqués. Ils sont à lui, ils l’étaient, avant que son frère ne s’en empare. À son expression résolue, à sa démarche volontaire, je n’ai aucun doute sur la gravité de cette affaire dont je ne sais à peu près rien.


Chapitre 2 : la belle-mère

Une semaine a passé. Nous sommes attablés pour le repas du soir dans la salle à manger boisée. Cernés par la lumière des mille plafonniers, nous attendons mon aînée dans un parfait silence. Le frère et la belle-mère ont transformé leur passage en séjour qui ne présage aucun départ. Je m’en accommode avec prudence le temps que tout rentre dans l’ordre. Les questionner attiserait leur défiance et je redoute de les confronter. J’ai l’impression étrange que le moindre faux-pas pourrait les mettre en marche. Ils attendent... La cadette ne quitte jamais mes bras.

J’aperçois dans le couloir le visage torturé de mon autre fille dont l’état s’est aggravé. Enfouir son visage dans ma jupe ne lui suffit plus. Son existence entière semble dédiée à pleurer son père. Ce soir, elle ne viendra pas souper; elle a perdu l’appétit. Ses pas désordonnés répandent sa plainte dans toute la maison en guise de provocation pour nos passagers. Je la crois capable de remplir tout l’espace.

Mais la Belle-Mère s’envole, empoigne son bras et la pousse dans la chambre noire tout au fond à l’étage. Je l’intercepte avant qu’elle ne disparaisse avec elle. "Laisse ma fille tranquille!" La réponse est officielle et ne souffre aucun délai. La bouche de la belle-mère s’ouvre grand et le hurlement qui en sort n’est pas humain. La porte se referme derrière elles.

©2020, Le frère et la belle-mère, Caroline Gomes.

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