
Le globe bleu ou l'assassinat
À l’école, mes camarades et moi préparons une soirée dansante qui marquera la fin du primaire pour les sixième année. En tant que présidente de ma classe, j’en supervise l’organisation. Il faut disposer les tables et les chaises, prévoir l’animation, les bouchées, la musique et, bien sûr, l’éclairage. Le mouvement des idées m’entraîne : je me sens l’âme de la fête!
Ma mère qui n’est pas prêteuse possède un globe de lumière bleu. Un beau bleu, rare, féérique, dont elle ne fait usage qu'à Noël. Quand je le lui demande, elle résiste. Ma mère résiste toujours à quelque chose. Je m’accroche. Pour l’ambiance. Pour voir se réaliser les images dans ma tête et, aussi, parce qu’être présidente de ma classe excite mon courage et me rend fière.
Ma mère parle de garanties, mais toute occupée à imaginer des scénarios bleutés, je ne prends pas garde. Ses ongles me tirent de ma rêverie. Ils grattent le verre poli. Sa voix est méchante quand elle me dit : « Rien ne doit lui arriver. » Voilà. Je me meus déjà plus difficilement.
Le jour de la fête est enfin là. Il y a foule. On danse, on rit, on se bouscule, on joue plein d’enthousiasme. Avec toutes mes responsabilités, je ne m’amuse pas beaucoup, car je veille au succès de la soirée et au plaisir de mes amis. Mais le jour qui sombre bleuit la soirée davantage et cela me contente!
Puis c’est la rupture: une étudiante un peu étourdie percute le globe qui se brise. Tous les morceaux sont vite ramassés. Je cours me cacher dans les toilettes pour pleurer. Comment expliquer, même à sa meilleure amie, l’intérêt maléfique de ma mère pour un globe et, pire encore, ma propre détresse, mes émotions de fin du monde!
L’obus me ramène à la maison. Le moment est venu de la confronter. Son jugement fracasse. Demain, s’en assure-t-elle, j’irai demander à cette fille les 5$ que coûte la lumière de ma honte.
Je me suis acquittée de ma dette, ce qui me répugne encore.
Tout coûte.
©2020, Le globe bleu ou l'assassinat, Caroline Gomes.
