Mon linceul
Mon cher Marc,
Promets-moi de tout faire pour m’enterrer comme je le veux, déposée dans la terre nue dans mon linceul. Je sais, je sais, la loi l’interdit, mais tu me connais, ce serait bien là ma dernière transgression. À part, bien sûr, celle de faire attendre la Mort quand elle pointera le bout de sa faux dans l’embrasure de ma porte et qu’elle me dira : « Françoise, c’est l’heure. » Je serai sans doute occupée à quelque lecture ou à quelque écriture et, sans relever la tête de mon ouvrage, je lui dirai, comme je disais enfant à ma mère venue m’appeler pour souper, « Attends minute! »
Ça me réchauffe le cœur de penser que je reposerai dans ses bras comme dans un berceau. Ça me fait tout chaud de savoir que la forte odeur de son humus enveloppera mon corps inanimé. Ça me réjouit et me console d’être certaine que les vers pourront me manger rapidement sans devoir d’abord dévorer un cercueil de faux-tremble, ou pire, de contreplaqué puisque je serai trop pauvre pour m’en offrir un en bois dur.
Cette terre de mon dernier repos, je la sens moelleuse et duveteuse. Je l’imagine semblable au nid des balbuzards où j’aimerais tant aller vivre. En as-tu déjà vu? Ce sont des nids gigantesques que ces aigles marins construisent comme on tricote une paire de chaussettes avec trois broches. Ils coincent trois branches de bonne grosseur (parfois des manches de pelle qu’ils trouvent sur la grève) au sommet d’un grand pin et, là, ils tissent avec des branches plus petites un nid de six à huit pieds de diamètre et autant de profondeur. Dans le documentaire à la télévision, les immenses oisillons paraissaient si bien dans ce presque vaisseau que, depuis ce temps, je rêve d’aller habiter chez une famille de balbuzards. Crois-tu que c’est possible? En me déguisant bien, en me collant beaucoup de plumes sur la peau, penses-tu que je leur donnerais le change?
Tu vois, ce grand trou qui m’accueillera dans ma plus simple expression, c’est mon dernier nid, c’est le dernier creux où je pourrai me lover, me blottir, me sentir chez moi sur la Terre, dans la terre. Loin de moi les flammes qui me réduiraient en cendres. Je ne veux pas finir dans un pot sur le bord de ta cheminée ou éparpillée aux quatre vents. Je veux retrouver ma mère, retourner dans ma mère, rentrer dans son ventre douillet et chaud où il fait bon et noir, où l’obscurité est tendre de possibilités. Je sais bien que la terre est froide et humide, mais je ne la sens pas comme ça, toutes les fibres de mon être le démentent. Elles savent elles qu’elle est chaude comme une peau chaude aimante et aimée, elles savent qu’il faut être déposée contre elle, peau contre peau, ou presque, pour s’y fondre, pour s’y immiscer, pour y disparaître, reprise à jamais par celle qui nous a tout donné.
©2021, Mon linceul, Françoise Charron
