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Par les yeux de la mort

Je vois tout par les yeux de la mort. Et la mort veut la paix, le calme et la beauté. Elle rit de cette frénésie qui emporte les humains, de ces agités qui écrasent de leurs bottes tous ceux-là qui ont peine à se tenir debout. Elle s’apitoie sur ceux-ci que torture l’incohérence, happés par les appétits des archétypes — ces vastes motifs, ogres de matières.

Au royaume de la mort, chacun est à sa place. Toutes les courses sont terminées. Tous les premiers et tous les derniers sont tombés. Toutes les ambitions sont disparues, tous sont reconnus dans la simplicité de leur être. C’est l’heure de la grande promenade, sereine et sans but, sous l’éventail des grands ormes disparus.
L’errance est de mise et tous deviennent des itinérants, avec le temps pour compagnon jusqu’à la résurrection dont, bien sûr, nul ne connaît la date.
Dans la mort, tous deviennent enfin humains. Savoir que la mort nous accompagne, nous apporte ce grand calme où peut enfin fleurir l’amour. Sentir la mort comme compagne. Elle lave nos mains de leurs crocs. Elle nous remplit du pur bonheur de vivre.

Il fallait donc que je te trouve, plutôt que je te rejoigne. Tu me fais un grand manteau de paix. Tu me prends dans tes bras. Tu es à moi. Je t’appartiens. Tu me donnes le temps puisque tu m’attends sans hâte. Je te sens en moi vivante, je te sens en moi présente. Tu me délivres du besoin de posséder. Je peux maintenant tout simplement contempler et m’ouvrir. Je vis avec les morts, ces morts qui ont tous été vivants, qui ont tous exprimé leur être sur Terre comme je suis invitée à le faire. Comme le moineau gris qui lance son cri depuis la branche où il est perché. Dans la simplicité de la vie – sans commander, sans obliger, sans détenir la vérité. Dans la pure générosité de vivre. Là où tu te tiens, c’est là où je me tiendrai. Je n’ai rien d’autre à faire que de témoigner de ce que j’ai contemplé.

Je vis avec les morts, avec ceux qui, invisibles, vivent encore. De l’autre côté du visible. Je les vois en transparence sur le monde inconscient des vivants.

Je sens le monde des morts et ce n’est pas ce que l’on croit. Ce sont les profondeurs. J’en sens les épaisseurs. J’en sens le rythme très lent, la très longue longueur d’onde. Voilà pourquoi on ne les voit pas.
J’entends l’harmonie de l’Anima Mundi. C’est ça la mort, la Mort. Sentir la mort de mon vivant dans le chant de l’Anima Mundi.

Te savoir là m’apaise. Te savoir là me rassure. Mon angoisse disparaît. Tout est toujours présent pour moi. Voilà pourquoi les morts sont vivants.

©2021, Par les yeux de la mort, Françoise Charron

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