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Quand on revient au monde

Quand on revient du royaume des morts, il faut un temps pour regagner le monde des vivants. Tous ces corps qui s’entrechoquent, le bruit assourdissant de leurs os grinçant les uns contre les autres dans leurs gaines de chair – et tous ces yeux remplis de regards éventrés qui cherchent, qui quêtent.

Le royaume des morts paraît soudainement tranquille – les ombres grises glissent l’une contre l’autre sans s’effleurer – la distance, l’écart, le gouffre toujours maintenu – les êtres ne s’y touchent plus – enfermés en eux-mêmes, l’espoir de la fusion à jamais perdu – les âmes flottantes se traversent sans se pénétrer.

Ce royaume est plaine silencieuse. Il y règne le silence de l’apaisement des sens – nul désir ne s’y fait entendre – nul ne s’y agite avec son cortège de cris, de besoins, de rires et de larmes – les eaux du grand lac sont à jamais lisses, y règne enfin la beauté sans ride qui « jamais ne pleure et jamais ne rit ».

Alors, imaginez le brouhaha que fait entendre le monde quand on y surgit à nouveau – les oreilles neuves d’un corps neuf issu de la terre et du souffle de l’esprit – la rumeur du monde est insupportable – tous ces mots, toutes ces paroles émises dans l’air – le monde est bruyant du claquement des lèvres qui bougent, s’entre-ouvrent et se referment – tous ces sons qui tentent de faire sens rebondissent les uns contre les autres, s’amplifiant, se renforçant, se réverbérant sur toute la surface de la Terre – il n’y a qu’aux sommets des hautes montagnes qu’ils se calment par manque d’air.

Ils forment tous ensemble dans leur cacophonie innommable une immense vague qui pulse, se relâche et reprend sans cesse, jaillie du premier cri des premiers humains abandonnés nus dans le jardin quand, soudainement, ils ressentirent la raideur de leurs os, le satiné de leur peau, la tension de leurs muscles – et qu’ils se regardèrent avec des yeux volontaires qui jamais n’avaient vu auparavant.

Ils virent leur chair, affriolante, succulente, tendre et fondante. Eux qui n’avaient jamais mangé, eux qui n’avaient jamais désiré furent foudroyés, renversés, emportés – quel festin se fut au milieu des cris – extase et terreur pour toujours noués.

Quand on revient des enfers, ça prend un temps pour s’habituer sur la Terre.

Car il faut faire avec, avec tous les appétits, toutes les voracités qui circulent et se promènent, à l’affût des proies faciles, consentantes, les oies, les poires et les innocents du monde – servis chauds sans apprêt sur les plateaux du pouvoir et croqués vifs par ces gueules édentées aux regards aveugles.

Il faut subir les assauts des manques et des désirs – des besoins pervers et des fausses demandes – sangsues délirantes et paranoïaques impossibles à raisonner, avides et affolées, qui se ruent à l’assaut des chairs fraîches, des chairs parfumées, des chairs tendres et intelligentes – avec les couteaux aiguisés de la séduction diabolique où mensonge et manipulation prennent les plus beaux airs de l’amour.

Il t’en souvient – commençait alors ton calvaire – la promesse qu’on te demandait de faire t’affolait, te jetait dans les pires incertitudes – ah, si seulement tu avais su – tes serpents, tes gardiens, gigotaient de frayeur dans le panier de ton ventre – tu allais te faire happer – tu allais te faire définitivement dévorer – tu t’engouffrais dans la gueule monstrueuse, croyant passer les portiques de l’amour – il t’a eu toute crue, offerte, abandonnée, juteuse d’innocence.

Il y a vingt ans, tu sombrais dans les gouffres les plus noirs, convaincue d’entrer au paradis, les yeux rivés sur le décor, ne voyant pas le carton-pâte et le papier mâché – aveuglée par l’éclat du toc – enivrée par la frime – la fraude n’est pas juste fiscale ou financière – elle est surtout énergétique et vise à coup sûr le cœur, cette cible rouge bien vissée au milieu du corps.

Tu entrais dans le royaume des morts par la petite porte cachée et camouflée – le mirage était total – tout était inversé – tout était renversé – le jeu des miroirs pouvait commencer.

Il t’a fallu presque dix ans pour découvrir où tu te trouvais – il a fallu que la mort elle-même se fasse pressante pour que tu vois le lieu sordide où tu croupissais – c’était la mort amie, la mort dans la vie, la mort pour la vie – celle qui passe et repasse sa lame effilée sur la peau des vivants égarés – elle caresse et caresse ainsi pendant des années la jugulaire ou les veines du poignet, elle se fait sentir, elle se fait pressante, car beaucoup sont des vivants perdus chez les morts et ce n’est pas leur temps – alors, elle essaie de les éveiller en se faisant sentir, en se faisant attirante pour qu’enfin ils sachent qu’ils sont toujours en vie – parfois – souvent – il y en a qui meurent – l’égarement était trop grand – l’illusion trop forte – c’est toujours indicible, ça demeure un secret – mais, parfois, souvent, la lame entaille la chair et le sang jaillit à flots ou à gouttes sur le plancher de bois, les draps fleuris, la porcelaine bleue – les secours arrivent trop tard – ou n’arrivent pas – et la Mort s’en retourne fâchée, son coup raté – « un mort de plus avant son temps – comme si ça m’avantageait, comme si je le voulais – pourquoi se dépêchent-ils quand, de toute façon, je les aurai – et ne me parler pas des catastrophes naturelles – je n’y peux rien – c’est du surplus, de l’inattendu et ça cause bien des problèmes à la réception qui s’engorge – on en a pour des jours et des jours… »

Quand on sort du monde des morts, ça prend du temps pour prendre le rythme des vivants.

Ils sont si bruyants, ils parlent si forts, ils s’agitent tant – ils sont si fatigants – ils courent partout comme des rats – ils infestent tout, s’approprient tout ce qui bouge – pas moyen de respirer tranquille. Ils vont même finir par empoisonner l’air.

©2021, Quand on revient au monde, Françoise Charron

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