Sa vision fulgurante
Mon cher Marc,
Il fallait y penser. Justement, il le fallait, c’est dire qu’il n’y avait rien d’évident à cette idée, bien au contraire. Il était parfaitement impossible qu’elle vienne spontanément, compte tenu de la tradition, de la pensée, de ce qui était connu et des enseignements de l’époque. Voilà ce qui coupe le souffle. Voilà ce qui m’a laissé pantelante, bouche bée, gaga, muette d’étonnement et de vérité. Il m’a fallu des jours pour m’en remettre. En fait, j’en délire encore puisque je t’en parle.
Tu vois, ça fait sept ans maintenant. Un cycle complet. Un renouvellement total des cellules. Pourtant, c’est comme si je venais de la voir, de la lire pour la première fois. Ça ne cessera jamais d’être la première fois tant cette idée est neuve, forte, puissante. C’est tellement génial qu’une fois su, on dit « mais c’est évident! » Mais voilà. Ce ne l’est pas. Ce ne l’était pas du tout. Je ne sais même pas comment Dante a pu y penser. Surtout qu’il y a pensé il y a de ça 701 ans et elle n’a pas pris un pli, pas même l’ombre d’un pli. Elle estomaque encore aujourd’hui comme elle le faisait dans les années 1300. C’est une vraie nouveauté, une pure nouveauté puisqu’elle l’est toujours. Une nouveauté qui perdure, l’essence d’une idée neuve. Je me demande même si elle peut vieillir, perdre son éclat. Je ne crois pas. Sais-tu pourquoi? Parce qu’on n’en parle pas. Je veux dire qu’elle n’est pas de notoriété publique comme, par exemple, les géants de Don Quichotte qui sont en fait des moulins à vent. On le sait, car ça s’est dit, même ceux qui n’ont pas lu l’œuvre connaissent l’illusion mirifique du chevalier. Brel l’a chanté sur tous les toits, pour ainsi dire.
Mais l’idée de Dante, ça non. Motus et bouche cousue. Comme si elle était trop grosse, trop énorme, trop sublime pour en parler publiquement, pour devenir un fait su, connu.
Pourtant des millions de personnes ont lu La Divine Comédie. Des centaines de milliers d’érudits ont sondé le poème, des milliers d’autres intellectuels universitaires se sont esquintés sur le texte, l’ont dépouillé, épouillé, l’ont rongé – comme on ronge son os… disait Ferré dans Les Chiens. Ils en ont tiré la substantifique moelle de leurs thèses épaisses, publiées et inédites – tous n’ont pas la même chance. Bien sûr, on connaît les trois livres, L’Enfer, Le Purgatoire et Le Paradis. On sait aussi que L’Enfer a plusieurs cercles, neuf en tout, qui forment un vaste entonnoir où les damnés subissent les châtiments appropriés à leurs crimes, à chaque degré plus ignominieux.
On le sait, on en a entendu parler, on l’a lu quelque part – les thèses épaisses finissent par suinter dans la presse grand public – quand on a un tant soit peu de culture, on connaît – au moins de nom – le grand Dante, on sait son amour pour sa Béatrice, on sait qu’il a fait, vers ses 30 ans, un voyage initiatique qui l’a mené à travers l’Enfer jusqu’au Paradis en passant par le Purgatoire, en compagnie du poète romain Virgile.
En fait, on pense savoir quelque chose du livre, mais on erre. Comme Dante au début de L’Enfer, « Nel mezzo del cammin di nostra vita, Mi ritrovai per una selva obscura ».
C’est lorsqu’on a le livre entre les mains, qu’on s’assoit dans son fauteuil préféré au chaud dans le cône de lumière, qu’on tourne la page titre, qu’on voit les illustrations de Gustave Doré – si, par bonheur, on tombe sur cette version illustrée par le grand peintre français –, qu’on commence à se rendre compte que tout ce qui a été dit sur le texte, le poème pour être juste, ne fait pas le poids, ne donne aucune idée de combien il est profond, grand, poignant.
Mais le pire, c’est ce qui nous attend en descendant à la suite de Dante et de Virgile. On passe d’un cercle à l’autre, partout les âmes des pêcheurs expient. Ils se languissent, gémissent, hurlent, peinent, luttent, s’entre-déchirent, brûlent, se consument, s’embrasent, grillent, roussissent. Pourtant, ce n’est rien encore. On pensait avoir vu le pire. Mais le pire du pire, il est au fond, tout au fond de l’Enfer, quand on débouche sur le cercle dernier, sur le royaume privé de Lucifer et l’on comprend que seule une véritable vision a pu inspirer Dante, on est alors convaincu qu’il a vu de ses yeux vus pour avoir une telle idée, une idée si surprenante qu’elle fait basculer notre façon de voir le monde et l’outre-monde. Ce que nous apprend Dante, c’est que le feu de l’Enfer, le vrai brasier de la géhenne, c’est au contraire la brûlure de la glace.
Pour évoquer la damnation éternelle, Dante a vu le monde gelé. Les âmes ne s’embrasent plus, elles sont pétrifiées sous une glace épaisse et lisse comme un miroir. Lucifer n’étend pas ses ailes sur un monde réchauffé, vivifié, transformé par le feu. Non, il règne sur le néant d’un désert glacé.
©2021, Sa vision fulgurante, Françoise Charron
