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La mer

Matthieu a eu peur. Lui aussi. C’était pourtant de l’amitié. Une amitié si profonde qu’elle ne savait pas plus que lui jusqu’où plongeaient ses racines, ni ce qu’elle ferait lever.

Marie avait suivi son cœur. Sans arrière-pensée. Elle l’appréciait tant qu’elle voulait le voir souvent. Partager avec lui les recoins sombres et les espaces clairs. Elle avait laissé tomber toutes ses défenses. Elle l’avait invité à parcourir avec elle la grande plaine d’herbes mouvantes de la psyché. Elle était allée le chercher. Elle avait osé lui demander d’être son frère. D’armes. Pour le combat de l’être. Dans la longue marche vers soi. Elle savait qu’elle avait choisi de franchir les limites de ce qui se dit.

Mais lui, il s’est senti tiré par le fond. Par cette mer que Marie porte elle. Qui est tapie là en dormance. Quand elle s’éveille, elle a si faim d’aimer, de donner, qu’elle prend et dévore.

Dans la solitude, Marie la contient. L’affection, toutefois, la fait monter, rouler des vagues de plus en plus grandes, d’abord fascinantes puis, peu à peu, terrifiantes. Au début, Matthieu est charmé comme ces marins qui entendent le chant des sirènes, qui ne songent plus qu’à les retrouver et qui sautent, inconscients, par-dessus bord. Des oreilles toutes pour lui. Son désir secret de retrouver le paradis, celui qu’il a désespérément enfoui, lance le soulèvement de la mer, qui s’empare de Marie, proie première, favorite, en fait, l’unique.

Lui peut se sauver, courir sur la plage et grimper les falaises pour s’y réfugier, mais Marie, elle, est envahie par derrière, prise par-dessus et par-dessous. Aveugle aux vagues gonflées dans son dos, à la gueule qui s’ouvre, aux crocs qui se referment. Elle ne comprend rien à la fuite de son ami. Elle ne sait même pas qu’elle est dissoute dans les eaux salines.

Quand elle retrouve ses esprits, Matthieu est loin. Elle aperçoit sa silhouette, là-bas, sur les rochers. Elle l’aimait tant, et lui en retour. Elle se relève. Quelques coquillages s’accrochent à ses cheveux, une algue verte lui fait un collier. Elle se reconnaît à peine, la tourmente a emporté ses vêtements. Elle n’est même plus là où elle était d’abord. Quand il s’agit d’amour, le déchaînement est pire. Après, il ne lui reste rien et elle jette son cœur aux chiens.

Le vent agite ses cheveux. Elle regarde la mer qui l’a jetée là. C’est le seul temps où il lui est permis de la voir, ondulante et calme, repue. Le ciel est gris. Le sable rosé. Dans ce cas-ci, les chiens aboient gaiement autour d’elle dans leurs jeux de poursuite, lui ramènent des morceaux de bois qu’elle leur jette à nouveau. Elle ferme les yeux, respire profondément l’air marin. Elle aime cette odeur puissante. Elle sourit. Il est bon de se savoir vivante après la tempête. Même perdue. Marie avance sur la plage. La mer efface ses pas tendres.

©2023, La mer, Françoise Charron

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