La Petite Perdue
Elles filent et se faufilent dans la forêt, les fées Janne et Franne, l’une sur la Grande Ourse des Cavernes, l’autre sur la Fière Libellule des Marais. À leur passage, les chênes et les érables frémissent, leurs feuilles rondes et dentelées les saluant de leurs petites mains vertes. Elles volent au secours de la Petite Perdue qui s’est fait envoûtée par le Beau Parleur, attiré par sa beauté, son intelligence et, surtout, par la naïveté de sa jeunesse. Le Beau Parleur a belle allure, il parle comme parlent les poètes, sa langue peut-être fourchue (mais personne ne l’a jamais vue) sait quoi dire, quand le dire et à qui le dire. Il s’adapte aux personnes comme un caméléon et prend la couleur dont elles ont besoin. Que peut donc une jeune femme devant tant de grâce avisée!
Janne et Franne se dépêchent pour arriver à temps. Il ne reste pas beaucoup d’heures avant que Beau Parleur ait avalé tout cru Petite Perdue. Déjà, elles sentent qu’elle n’a plus de mains, déjà elle ne parle plus. L’enchantement fait son œuvre. Les fées poussent leurs montures. « Vite, vite, il faut la sauver. Allez vite, vite! », disent-elles à l’unisson. Grande Ourse bat des oreilles et allonge sa foulée. Fière Libellule hausse les vibrations de ses ailes et part en flèche. Janne et Franne se cramponnent, l’une à la douce fourrure chocolat, l’autre aux écailles irisées. Elles arrivent!
Beau Parleur, du haut de sa grande estime de lui-même, est aveugle aux fées qui lui tournent autour de plus en plus vite. Ce tourbillon fait s’envoler son chapeau, ébouriffe sa chevelure, lui coupe le souffle, le plie en deux. « Que m’arrive-t-il? Que se passe-t-il? se demande Beau Parleur, qui m’emporte? » Ses pieds décollent du sol, sa redingote devient parachute et le tourbillon, maintenant tornade, le monte au ciel où il disparaît dans les nuages.
Reste que Petite Perdue est bien mal en point. Atterrée, elle ne sait quoi faire, ne comprend pas ce qui s’est passé. Beau Parleur a disparu d’un seul coup. Elle est seule et ne sait même pas où. Elle n’a plus de repères, les anciens évaporés sous les paroles de l’enchanteur. Découragée, elle se laisse choir et se met à pleurer.
Janne et Franne apparaissent alors, grandeur nature pour la consoler. Elles s’approchent tout doucement de la jeune femme trop triste pour s’effrayer. Elles s’assoient de chaque côté d’elle et soufflent sur ses bras en murmurant une très vieille chanson, « ainsi font font font les petites mains habiles, ainsi font font font trois petits tours et puis s’en vont. » Au grand étonnement de Petite Perdue, ses mains lui reviennent intactes. Elle lève de grands yeux mouillés sur les deux fées, esquisse un sourire. « Ce n’est pas tout, dit Janne. Il te faut la parole. Il n’est pas bon de se faire taire par qui que ce soit. » De nouveau, Janne et Franne soufflent sur les lèvres de Petite Perdue qui, d’un coup, laisse échapper un soupir et un cri. Toute énergisée, elle bondit sur ses pieds. Les deux fées se regardent, complices et plutôt contentes de leur coup.
Janne et Franne se lèvent à leur tour. « Petite Perdue, dit Franne, pour t’éviter de retomber dans les pièges enchantés des beaux parleurs de ce monde, nous allons te faire un don, celui de l’intuition. Si tu sais l’écouter, elle sera ton allié le plus précieux. Il faut t’exercer à entendre ses chuchotements qui, à force de pratique, deviendront des murmures, puis des phrases claires à ton oreille. » Et Janne d’ajouter, « Il y a une condition. Tu dois promettre de t’y exercer, sinon ce n’est ni les mains ni la parole que tu perdras, mais bien ton âme. »
Petite Perdue reste coite. Elle comprend le sérieux de la proposition. Préfère-t-elle poursuivre sa vie en naïveté et se faire manger, ou choisit-elle d’ouvrir les yeux et les oreilles et d’être forte de la sagesse de l’intuition? Certes, le rose pâlira et le monde revêtira ses tons de gris, mais le réel sera plus savoureux, plus honnête et plus vrai. Les rêves prendront les couleurs de l’arc-en-ciel, alors que les illusions perdront leur consistance.
Les fées laissent Petite Perdue réfléchir. Elles savent bien que c’est un choix difficile et dangereux. L’âme est en jeu. L’exigence de conscience est le fil de l’épée, on s’y affûte ou on s’y coupe, c’est selon.
« Je promets de m’y exercer et de faire honneur au don que vous me faites. L’envoûtement, c’est très tentant. Y succomber une fois, c’est bien. Le prix d’une deuxième fois est trop élevé pour moi. Je veux dire et faire. Je veux être une en moi-même. » Petite Perdue s’avance vers les fées qui lui prennent chacune la main. « Bienvenue dans la chaîne des femmes allumées, chère Petite Perdue, disent en chœur Janne et Franne. Ton courage est tel que tu t’appelles désormais Petite Vaillante! »
À ces mots, Grande Ourse et Fière Libellule apparaissent. Les fées y montent sous le regard ébahi de Petite Vaillante. Dans un froufrou d’ailes et de pattes, les fées s’élancent, prêtes pour le retour en forêt, alors que Petite Vaillante les salue des deux mains en éclatant de rire!
« Au revoir, au revoir, on se reverra! »
©La Petite Perdue, un conte impromptu de Françoise Charron, 2023
