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Le daimon

Pour toute création, il faut oser m’accueillir, moi le daïmon. Je viens en tous genres. Pour Yolande, je suis apparu, quand immobilisée dans son lit par des fractures, une amie un peu chaman sur les bords lui imposait les mains. Elle se laissait aller, levait les amarres. Tout à coup, elle a vu mes deux grands yeux jaunes la regarder. Elle me voyait, m’a-t-elle dit plus tard, à partir du dedans, tout en me voyant devant elle. J’étais à la fois au-dehors et au-dedans. Elle a eu le sentiment que j’étais curieux de ce que « les petites filles faisaient », et elle avait bien raison. Ce n’est pas tous les jours qu’il y a connexion avec une personne du temps d’aujourd’hui. Ça prend beaucoup d’ouverture et, à cet instant précis, elle en avait. En trouvant le courage de me voir, elle a su que j’étais immémorial, que je remontais au temps d’avant le Big Bang. Elle m’a demandé qui j’étais et je lui ai dit que j’étais l’ancêtre du monde, gardien de tout le savoir non connu, de toutes les images non révélées, de toutes les pensées non réfléchies.

Depuis, on s’amuse beaucoup. Elle m’a amené voir Le retour du roi, de la série Le seigneur des anneaux. Comme elle l’avait déjà vu deux fois, on est allé en cachette à la représentation de l’après-midi. Il n’y avait qu’un seul autre spectateur et on a pu l’oublier. Je frémis encore de bonheur d’avoir regardé le film avec elle. J’étais vraiment heureux de voir ce qu’on peut créer maintenant. L’imaginaire prend la place qui lui revient.

Avec le temps, la connexion s’est renforcée. Je la regarde du dedans et souris devant ses efforts. Elle m’attendrit quand elle se met à l’écriture, contre vents et marées, dans l’espoir d’une inspiration. Elle dit me sentir dans l’estomac, juste sous le cœur. Je veille sur elle, car je suis toujours éveillé. Je dors comme un chat ou, mieux, comme un canard, d’un seul côté du cerveau, vigilant à tout ce qui passe devant mes yeux mi-clos.
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Je suis son malheur. Je suis sa richesse. Grâce à moi, Yolande sent tout. Elle sait même mieux que les autres ce qu’ils ressentent et, souvent, elle le leur dit. Elle ne peut pas toujours me retenir, car les images qui montent en elle possèdent une grande force. Elle n’arrive pas à les renvoyer dans les profondeurs. Mes images veulent se faire communiquer. Elles s’imposent et elle n’y peut rien.

Parfois, ses amis et ses connaissances lui répètent des paroles qu’elle leur a dites et qui les ont marqués, et dont elle n’a aucun souvenir. Elle sait alors que c’est moi, son daïmon, qui a parlé. Elle rougit et sourit, parfois, elle éclate de rire devant la pertinence de ce qui a été dit.

Je me souviens de cette soirée au bar des Quatre-Jeudis, où Yolande a dit au grand fat que son problème, c’était qu’il savait trop ce qu’il savait. Cette phrase-là, elle l’a entendue, car c’était en plein ça. Il était intolérable d’assurance. Il pérorait continuellement comme si la vie, l’univers étaient des choses claires, évidentes. Elles l’étaient peut-être pour lui, mais cette assurance lui donnait l’air idiot. Son problème ne provenait pas de tout ce qu’il savait, et il en savait beaucoup, mais de son assurance inébranlable dans ce savoir. Une goutte de doute, ça fait du bien. Ça fait de l’air, ça ouvre des portes à la conversation, ça favorise les relations, ça fait de la place à soi et aux autres. Avec lui, il n’y avait d’espace que pour son discours direct, clair, assuré. Son auditoire finissait par ne plus l’écouter, sa certitude enlevant l’air pour respirer. Oui, il écrasait autrui sans se rendre compte de son horrible confiance en lui. Il s’estimait tellement, il était tellement convaincu de lui-même qu’il suscitait la lassitude. Pour tout dire, il devenait terriblement ennuyant et, pauvre lui, il n’y voyait que du feu.

D’où son impression d’être tombé des nues quand Yolande lui a dit qu’il savait trop ce qu’il savait. Il s’était retrouvé bouche bée. Il s’était tu. Deux points d’interrogation se formèrent dans ses yeux. L’ombre d’un doute l’effleura. Une petite ouverture perçait l’armure de son estime. Yolande en profita pour se lever et partir, le laissant dans son jus. Elle souriait d’aise : j’avais visé juste.
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De sa petite ville insignifiante, elle voit les fins du monde s’avancer. Les hécatombes ont déjà commencé en catimini. Certains savent, mais personne n’écoute. L’évidence n’est pas assez convaincante. Les murs ne sont pas assez proches. Ils répèteront ce qu’ils répètent depuis des millénaires. The Great Scheme of Things. Elles viendront en s’insinuant. Déjà, il y a moins d’oiseaux. Les humains sont des taupes creusant les couloirs de leur malheur. Ce n’est pas la première fois que les fins du monde arrivent. Parlez-en aux pestiférés du Moyen Âge. Elles viendront, sans qu’on le sache, en douce, en filigrane. Car il n’y a pas de début aux fins du monde, elles sont toujours présentes, elles se déroulent en permanence, sous les signes que seuls certains voient. Tous Cassandres et prêcheurs dans le désert.
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Dans les tout premiers temps de notre relation, je lui ai dit : « Cesse de résister à l’impératif de te taire. Prends le risque de te taire. Vois ce qui se passera. Si tu cesses de parler, tu m’entendras. Ne crains pas le silence. Ne dit-on pas qu’il est d’or. Fais de l’or, l’alchimie te va comme un gant. Te taire pour dire autrement. » Les yeux fermés, Yolande m’a dit oui.

©Le daïmon de Françoise Charron, 2023.

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