Mouton
PEUR. PEUR. HAUT. GRAND. PARC. BON. PEUR. GRAND. LISSE. PARC. BON. MOUTON. LOIN. LOIN. GRAND. LISSE. PEUR, PEUR. VEUX. MOUTON. GRAND LISSE ROUGE. MOUTON. LOIN, LOIN. PARC. MAIN. PARC, BYE, BYE. VEUX MOUTON. MOUTON, MOUTON. PEUR. MOUTON, MOUTON, MOUTON, VEUX MOUTON...
Elle lâche la rampe du parc. Debout, bien stable. Elle attend. Désire et s’inquiète. Ses boucles cuivrées rougissent dans le soleil matinal. Elle aime se tenir dans un carré de soleil, comme le chat qui vient toujours la trouver. Maman sait. Elle l’installe souvent dans le parc près de la grande fenêtre.
De sa main droite, elle agrippe un barreau, tourne sur elle-même, lâche prise, puis se raccroche au parc de la main gauche. Elle sait que, pour un bref instant, elle est debout toute seule. PARC, BYE, BYE.
Elle s’adosse au parc. Porte la main droite à son cœur, la pose, ouverte. Casquette à l'envers, salopette bleue, chemisette blanche, main sur le cœur, elle tient la pose d'un chevalier avant le combat. Le plancher rouge est une plaine. GRAND LISSE ROUGE.
Je sais que t’as peur, Cocotte. Mais je suis là. Pour toi. Je te rattraperai.
Cocotte soupire, baisse la tête tout en levant vers la gauche des yeux à la fois inquiets et interrogateurs. Elle fait signe que oui, lèvres pincées. Elle soupire à nouveau. PEUR. PEUR.
Elle se raidit, fait un petit pas en avant, mais se retient toujours au barreau d’un doigt. MAIN. PARC. La voilà qui recule, se détourne de la grande plaine du plancher, lui fait dos en tenant bien fort la rampe de son parc où elle appuie le menton. Cocotte s'abîme dans la contemplation de ses jouets et toutous sagement alignés dans le parc. MOUTON, LOIN, LOIN.
Oui, il est loin Mouton. De l’autre côté du grand lisse rouge, dessous le buffet. Tu peux aller le chercher. Oui, oui, tu peux. Vois comme tu es grande.
Cocotte tend l’oreille gauche, dodeline de la tête et du corps. Elle s’étire et ramasse Babar dans le parc. Elle serre l’éléphant contre son cœur, la main gauche bien agrippée à son parc. Elle fronce les sourcils, se concentre. Les yeux fixés au sol, elle se met à dessiner des s avec le bout de son pied droit. La voilà qui hoche la tête. MOUTON, LOIN, LOIN. VEUX MOUTON.
Cocotte, c’est l’heure. Vas-y, je suis là.
Elle relève la tête, regarde autour d'elle comme on regarde un lieu où l’on ne reviendra plus. Elle embrasse Babar et le dépose sur le plancher. De sa main droite, elle redresse sa casquette, puis elle va et vient le long de son parc, saisissant chaque barreau de la main gauche et de la main droite, en alternance. Elle répète son manège plusieurs fois.
Sous l’effort, elle sort un petit bout de langue rose. Elle redresse les épaules, s'arrête net, respire à fond. GRAND LISSE ROUGE. Elle est immobile. Son regard s'éclaire. Elle fixe Mouton sous le buffet. Elle retire sa main gauche du barreau, ne le reprend pas de sa main droite. Elle essuie sa main moite sur sa salopette. Elle est debout, par elle-même. HAUT. PEUR, PEUR.
Cocotte regarde vers la gauche, sourit, lève la main gauche plus haut que son épaule, l'ouvre et la referme. Son visage s'illumine, elle fait un pas, puis un autre, la main gauche toujours en l'air. PARC, BYE-BYE. Elle accélère le pas, sourit, s'arrête, vacille, retrouve l'équilibre, éclate de rire et repart. À l’abri de ses grandes ailes, elle engage sa première traversée du grand lisse rouge.
VEUX MOUTON. Se tenant au buffet, elle s’assoit, puis se couche sur le plancher. Elle rampe un peu sous le meuble pour attraper Mouton. Elle le saisit par une oreille, le soutire d’entre les pattes crochues et, sauvé, le serre contre elle férocement. MOUTON. MOUTON.
Mouton sous le bras, elle se relève en prenant appui à la poignée d’un tiroir du buffet et la relâche sans y penser. Dans le parc, de l'autre côté du grand lisse rouge, ses jouets et toutous l'applaudissent à tout rompre.
Ravie, fière, elle s'élance vers eux. La voilà qui sillonne l'espace, la voilà qui marche.
©2023, Mouton, Françoise Charron
