Sur le bout du nez
L’âme en tuyau, elle se traîne, résolument. Prend des précautions. Les gestes répétés, le pas de tortue, l’égarement parmi la faune. Mais la persistance, puisque nul ailleurs. La musique calme, le talon claque, l’oubli s’avance.
Pourquoi s’y rendre? La maison rose est trop sobre pour elle. Soif de monde. Des regards de velours, de l’illusion. Sans attente, elle veut danser. Le trajet parcouru, la voiture garée, les pas rapides la portent jusqu’à l’entrée du zoo.
Au seuil d’un monde, pas tout à fait le sien. D’ailleurs en a-t-elle un? Apatride, exilée. Seule. Déambulations, évaluations, constatations. Elle persiste, la nuit est jeune et parée. Il n’y a rien pour elle à la maison, que défaite, songe amère, le trou béant de son insatisfaction.
En voilà un qui paraît. Petit danseur discret, si gentil, si clair, qui la laisse froide. Charmant par ailleurs et sympathique. Elle aime bien sa simplicité.
La danse, une après l’autre. Les sorties pour l’air frais, un peu d’eau, en veux-tu? Les conversations pleines de quotidiens. Et puis encore un tour de piste. Du zoo au cirque, lever la patte, faire la belle, montrer les dents.
Pour le piquant, ce type aux yeux noirs, solitaire. Puis un ami aux yeux bleus, le sourire brillant. Et la danse, la musique qui entame sa lancée, la folie qui s’infiltre, l’excitation qui gagne…
Elle n’a pu retenir son émoi. Son sourire. En levant les yeux, elle l’a vu devant elle à quelques pas. Et il danse. Un serpent debout sur sa queue. Fascination. La regarde-t-il ? Le voilà qui part, le voilà qui revient. Elle a le creux à l’âme. De tous ici tentants, il y a lui. Elle mesure la distance entre elle et lui. Il est fort bien entouré.
Il est là, de l’autre côté du bar. Il danse, son corps glisse dans ses vêtements de coton blanc. Le désir pare ses yeux. Il l’atteint là, sous la côte, à couper le souffle.
Last call ! La musique vacille. Les lumières crues volent l’atmosphère de sabbat.
De l’eau, de l’eau. Au bar, un signe au garçon. Là-bas au bout du corridor, le serpent salue ses amis. Il vient vers elle, qui détourne la tête. Comment camoufler l’effet qu’il lui fait. Le barman lui tend son verre, elle se retourne.
Il est là devant elle, lui sourit, dépose un baiser sur le bout de son nez. Tu es la danse, lui dit-il.
Un grand bruit de vitre brisée, dans sa tête. La distance rompue, le charme opère. Tout est clair, mutualité. Il aurait pu n’y avoir rien.
©2023, Sur le bout du nez, Françoise Charron
