Cueillir l'insolite
D’abord un réel donné. Celui qu’on a nommé tel, pointé du doigt, cloisonné de compartiments étanches, balisé de repères figés. L’accoutumé, l’habituel, l’allant-de-soi, jusqu’à l’invisible. Cru acquis.
En accord, le quotidien envahi de ronces-routines, chargé d’habitudes, ronronnant d’un train-train familier, presque mécanique. À l’image des villes vibrantes des moteurs, là où le chant des feuilles ne s’entend plus.
Puis, la polis ordonnée, réglementée, régularisée, régie. Où circulent des êtres nommés, étiquetés, drapés de leur persona. Complet deux pièces et valise à la main. Tailleur avec sac et souliers assortis. À la lumière des jours hebdomadaires, enfilés sur la trame du travail rémunéré.
Alors, pour simplement respirer, bousculer en dérapage d’anicroches le bien huilé. Dépister les réels, autres. Dire l’identique mais en résonance d’en-deçà. Débusquer l’insolite tapi au creux de ces repaires trop connus. Saboter les rituels journaliers en prenant d’assaut ces lieux urbains. Sonner l’heure folle de l’imprévu en s’arc-boutant aux murs festonnés de l’utilitaire. Enfin donner place au mardi gras continu de la psyché profonde.
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À la faveur de la nuit, alors que s’effrite toujours un peu l’ordonné et que les esprits s’ouvrent d’imaginaire, créer l’occasion de la fête.
Mais le festin fou demande pour se manifester au monde, le respect du rite méthodique. Pour accueillir l’impromptu, possiblement dévastateur, préparer minutieusement l’équipée. Concevoir la mise en scène jusqu'au moindre détail. Circonscrire tout ce qui peut l’être. Obtenir en officiel toutes les permissions. De la sphère technique, se garantir au maximum la perfection. Il n’y aura que le moment choisi pour faire surgir en réel la fantaisie imaginée.
L’instant de la mascarade a sonné. Sortir et envahir avec l'équipe le lieu du déroulement. Monter le décor. Brancher la lumière. Travestir et situer les acteurs. Maintenant que tout l’humain s’est rendu à la limite de son possible, délivrer le penser à la fougue de l’espace qui se meut. Laisser échapper des mains l’évé
nement pour qu'en courant à sa guise, il mène aux sphères des regards transformés.
Alors le réel recyclé libère sa moisson d’essentiel et donne en bouquet les valeurs en métamorphose. La réalité est refaite. Tout, décidément, n’est pas classé d’avance.
©2021, Cueillir l’insolite au creux du quotidien de Françoise Charron. Sur une installation de l’artiste Marc Audette
