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Le collier

  • Cargo
  • 16 févr.
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 16 févr.

Cassonade aura dix ans l’été prochain. Depuis peu, il change. Et tous les occupants de la maison doivent s’adapter.

 

Cassonade ne cache jamais son agacement quand je déplace temporairement le canapé pour accommoder l’espace au nombre des invités. Il trépigne derrière les rideaux : il m’avertit du mauvais coup qu’il prévoit. Mais quelques secondes lui suffisent, car il réplique sans ambages. Il s’élance en bourrasques, soulevant l’un après l’autre les voilages. Et si par malheur je lui refuse l’attention qu’il demande, un « Krrcht » hérisse l’air.  Comme il cherche la bagarre!


À ma défense, je dirai que ce félin ne m’informe jamais de ses trajets ni des rencontres qu’il fait, ni de la durée de ses escapades. Je découvre ses blessures en le caressant, dans ses passages. Il jette un peu partout des lambeaux de ses vêtements. Il mène sa vie de chat au préalable.


Cassonade est un grimpeur hors pair. Si vous l’aviez vu à l’œuvre, un peu plus jeune, perché dans un arbre ou grimpant l’échelle pour me rejoindre sur le toit en train de débarrasser la neige, vous ne l’oublieriez pas! Mais il n’a jamais failli de marquer l’entourage par sa vitesse de chasse, ses subtilités et son audace à l’approche d’un canin. Il doit aussi une bonne part de sa célébrité à son pelage roux et blanc, long et soyeux comme de la barbe à papa, et à ses pattes larges et robustes flanquées d’un pouce en bonus, et à son miaulement presque articulé, et à son calme presque toujours égal parmi les humains. Au nombre de ses abonnés, il y en a même quelques-uns qui patientent après lui sur le trottoir et qui l’appellent quand il ne se montre pas durant leur promenade, l'été.   


Ce Chat séduisant, alerte et fringant, a commencé à s’empâter. Cet hiver, il dort plus qu’à l’accoutumée. S’il sort, il contemple la neige, mais ne joue plus dedans. Posté sur la rambarde, l’air vénérable, il gargouille sculptée en chat. Jusqu’ici, il n’avait jamais manqué de répondre à nos appels. Il surgissait par l'embrasure de la clôture ou au détour d’un banc de neige et galoppait comme un berger allemand. Il était là, jamais au-delà de cinq minutes, la queue en l’air pour nous dire « présent ».


Plus récemment, il a commencé à rendre visite aux maisons portes-ouvertes, où il apprécie la compagnie, la saveur des croquettes, le Feng Shui, le confort du lit… Qu’en sais-je? Il ne m’en a rien dit. Toujours est-il qu’il ne vient plus, ou devrais-je dire qu’il n’entend plus, quand je l’appelle. Rapidement, les minutes sont devenues des heures, les heures des après-midi… et des journées entières! L’organisation que nous avions mise en place avec le temps pour concilier nos trois vies s’est déréglée. Comme je n’allais pas mener d’enquête ni priver le chat de sortie - la liberté, vive la liberté!- j’ai opté pour une solution à laquelle je n’avais encore pu me résoudre : le collier.   


S’agit-il d’une parure, d’une étiquette à marchandise, d’une chaine? Pourquoi pas? Il est souvent décoré d’un grelot ou d’une médaille dorée ou argentée qui trompe l’œil, sauf celui des prédateurs. C’est toujours mieux qu’un fer chaud vous me direz! Mais dans le nouveau portrait, j’ai pensé que ce petit lasso pourrait dissuader les plus hardis de l’accaparer trop longtemps. Après tout, ce gros félin roussi a déjà un domicile! Faudrait qu’ils le sachent!


L’objet est arrivé rapidement par la poste et je l’ai attaché au cou du chat dont la docilité m’a surprise. C’était trop facile. Pour me punir, j’étais convaincue d’abuser de sa confiance. Il venait de s’aplatir sur SA chaise et la sieste viendrait bientôt le prendre tout l’après-midi.  


Je planifiais le prochain jardin, les noms de fleurs défilaient depuis des heures quand le chat a déboulé, complètement paniqué. Il fuyait Dieu seul sait quoi. Il se mouvait en rafale d’une planque à l’autre, pour échapper à quelque chose hors de notre portée. J’avais l’esprit embrouillé; je me suis inquiétée. Au comble de mon impuissance, j’ai tortillé dans tous les sens son gros bout de fil préféré pour le distraire, mais il n’a pas bronché. Plus la nuit avançait, plus les scénarios s’obscurcissaient.


Quand Cassonade a fini par demander la porte, seul geste compréhensible depuis un long moment, j’ai bien senti le courant de la résistance me traverser, mais j’étais si contente de pouvoir faire quelque chose… Prendre l’air pourrait le calmer! Juste après, en y réfléchissant un peu, j’ai pensé que le chat pouvait ne pas revenir parce qu’il pensait probablement fuir le dedans au dehors! Ah!


Je me suis retrouvée à l’extérieur en moins de deux. Le froid assiégeait! J’ai marché de long en large dans la cour, j’ai fait mine de déneiger un peu, mon va-et-vient pourrait le ramener. Je suis rentrée bredouille. Fils et moi, on s’est relayés. On sillonnait le quartier tantôt à pied, tantôt en voiture, en l’appelant par son nom ou un miaulement désespéré. Minuit passé, j’ai fait une dernière tournée et je suis rentrée les mains vides.   


L’espoir dévidé, du frimas dans les pensées, garder son sang-froid est devenu impossible. C’est là qu’une nouvelle intuition se produit, saillante, à laquelle je répondrai. J’attrape le trousseau de clés et je sors pour une ultime fois, j’ai pensé. En déverrouillant la porte de la grange, je fais exprès de prendre mon temps. Pourvu que le froid la fasse craquer bruyamment! Depuis qu’il est petit, le Chat connaît la grange. Au fil du temps, elle est devenue un terrain de jeu, un abri, un garde-manger et un lit. La grange est son familier. Il connait tous ses bruits. C’est sûr qu 'elle évoque la sécurité. Ouvrir la porte de la grange a toujours eu pour effet d’attirer Cassonade.  


Plusieurs « ouiiiin » retentissent immédiatement. Il me semble le voir sortir d’en-dessous de la bâche qui abrite le mobilier d’été. Oui! Il oblique dans la neige, même en enfonçant. Je le saisis, l’animal, je le serre contre moi et je ne souffre aucun contretemps avant de rentrer en refermant soigneusement la porte de la maison derrière lui et moi.


La première chose que je fais est de lui retirer le collier. Il l’a mis dans tous ses états, l'a encerclé. L’hypothèse avait fini par se présenter dans la foulée des événements de la soirée. Nous l’avons d’ailleurs confirmée. Maintenant, il nous faut faire preuve de patience et recourir à la stratégie. Que vous soyez humain ou chat, c’est l’inconvénient, on s’habitue à tout!  


Cargo



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