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Rapport privé de la professeure Simaï Runa au professeur Ratva Shune

Cher Ratva, je ne sais plus si je dois continuer. Le faut-il? Dis-moi ce que tu en penses. Plus je déchiffre les textes, plus je m’inquiète. Je commence à avoir peur, peur d’en savoir trop. C’est bien la première fois que ça m’arrive. Mais j’ai l’impression de me retrouver devant les débuts de notre monde et je ne suis plus sûre de vouloir en connaître l’origine. Nous étions convaincus que tout avait disparu, que rien ne restait de ce temps énigmatique. Peut-être qu’il vaut mieux ne rien savoir de ce qui s’est vraiment passé. Peut-être qu’il vaut mieux s’en tenir au mythe fondateur.
Ah! j’ai peine à croire les mots que je viens d’écrire, moi qui ai toujours tout voulu savoir, qui ai toujours cherché à tout comprendre contre vents et marées. Et voici que, devant notre plus grande découverte, je suis envahie par la peur et le doute. Dommage que tu ne sois pas à mes côtés, j’ai grandement besoin de ton aide, de ton appui, de tes lumières.
Tu sais, je me dis qu’après tout, la découverte du « laboratoire » est peut-être suffisante. On devrait s’en contenter et laisser faire la traduction des documents. Déjà, le simple fait que ce lab existe ébranle nos fondements. Comme tu l’as dit, nous n’arrivons même pas à déterminer si cette installation est vraiment scientifique. L’édifice qui l’abrite fait plutôt penser à une usine et, en même temps, on jurerait voir un de nos laboratoires de génétique. Mais c’est à peine croyable compte tenu de l’époque. Depuis ton départ, j’ai obtenu les résultats de la datation et il semble que ce site aurait existé AVANT. Comme tu l’as fait remarquer l’autre jour à l’assemblée, les instruments et les spécimens que nous avons trouvés dans ces étranges contenants remettent en question notre première hypothèse. Tu sais, j’ai eu le temps de les revoir à tête reposée et je ne peux nier mon impression, même si c’est soit blasphématoire de le dire, mais on dirait de l’art. De l’art, Ratva, t’imagines, de l’art comme le nôtre. L’écrire me met hors de moi.
Depuis ta présentation à l’Assemblée des scrutateurs du passé, toutes sortes de rumeurs ont commencé à circuler, les unes plus affolantes et délirantes que les autres. Certains parlent d’occupation, d’autres osent même évoquer l’intellection, oui l’intellection. Ça me fait peur, Ratva, ça me fait terriblement peur, car tout ce que je découvre dans les documents va dans le même sens et même pire.
D’abord comment expliquer que ces documents soient en phrensè s’ils datent d’AVANT. Je croyais que c’était une de nos langues ancestrales, c’est ce que j’ai appris, c’est ce que j’ai toujours cru. Tu vois déjà, je ne sais plus quoi penser. Quant à ma traduction, si elle est juste, alors nous serons devant la plus grande décision de notre carrière. Je t’avertis, prépare-toi à lire ce qui suit.
Si mes décryptages sont exacts, ils confirment la datation, c’est-à-dire que le site que nous avons découvert appartiendrait effectivement à ce passé extrême et même, il s’agirait du dernier moment d’AVANT ou du premier moment d’APRÈS, en fait, de notre fondation, de la transition. Les quelques fragments que j’ai pu déchiffrés pointent tous dans la même direction : ce serait le lieu et le moment mêmes de la Transfiguration.
Je t’entends hurler, mais attends, lis. Que comprends-tu de ces fragments :

sur la mer … s’ouvre une porte … les rêveurs … sous le dôme phosphoré
portés par le roc solide des peines … des millénaires… porte ... étroite
… la pupille perce … filet de conscience
… cathédrales … nouvelles … odes … à notre cri …
… velouté ombrageux … mémoires
… rêveurs … se tiennent … pensées unies
… partis sur les îles flottantes du rêve … l’eau vive du temple
… arbre en terre fertile … fossile où reposent les savoirs anciens
ils … chant … vision … le mythe qui se déploie et… prunelles allumées
… ne craignent pas le désir … obscurité périlleuse
comblés de silences … regard fixé sur la nuée claire

Ratva, ça ne te rappelle pas l’oraison fondatrice? Certains bouts de phrases sont identiques. Je ne l’imagine pas, c’est écrit en toutes lettres.
Je t’envoie la traduction d’autres documents, certains trouvés intacts (ce qui est incompréhensible). Laisse-moi savoir s’il faut les publier ou les faire disparaître.

Ta Simaï

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