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Ratva, je pense que ce document complet est la description d’une expérience réalisée dans le laboratoire, mais peut-être pas. Que sait-on de L’AVANT, rien, puisque nous avons émergé APRÈS. Ce dont je suis certaine, c’est de l’avoir bien traduit. Je te mets en garde, il y a certains mots qui peuvent te faire réagir fortement, car ils décrivent des fonctions que l’on croyait uniques à notre temps.


Matière en états

Panneaux sur les murs, photos sur le plancher, la grille aux bêtes insolites couchée sur le côté. Traîne un bol de soupe. Il déplace les carreaux du ciel.

Quatre tonneaux métalliques attendent patiemment qu’il ait bâti sa cage. Tête au plancher, pieds au ciel. Acrobatie musicale, il tire les ficelles de son jeu mécano.

Au fil des paroles en l’air, l’espace, peu à peu, prend place. Dans tous ses coins, ils y cherchent leurs traces, le sillonnent, le palpent de leurs pas, s’écrient pour le mesurer. Rires près des murs qui se font percer de petits clous, crochets d’œuvre, étalages latitudinaires d'idées comprimées dans la matière.

Rebondissements. Le musicien se fait sculpture, le photographe, tambour, la peintre, son. « J’ai cinq ans et je joue de l’assiette », tout à la joie des sons clairs des vieux barils de fer.

Question d’alignement, de croche et de cauchemar. L’équerre, hors coup. Tant de soin et de mesure : l’enroulement du ruban collant, l’attachement des boîtes, le montage des papiers glacés. L’œil travaille de pair avec la main qui le devance juste un instant, le temps de création. Toujours revient la question de la ligne. Simple, droite, impossible à trouver.

Pur plaisir de l’installation. Ils ont tous cinq ans. Les crayons de couleur épars dans leur imaginaire, les murs, de grands papiers tout blancs, dans l'acte, le temps aboli. Ils y sont tous maintenant.

Réchappé de monsieur Lumière, Cyclope vient d’arriver. Accroupi, l’œil balaie gestes et choses, s’essaie aux angles et aux points de vue. Déjà le ruban roule dans la caméra neuronique, faste enregistreuse du monde qui se donne infiniment à voir. Elle sera fidèle, si elle les trahit bien, si elle sait bien les dévorer dans sa caverne, les encadrer, les fondre enchaînés, rendre ce « elle est live sur elle-même », phrase jetée en passant, saisie clin d’œil de l’art dans sa pleine ambiguïté.


Oui, je sais, tu as bien lu « art ». Que te dire? Je n’y peux rien. C’est écrit, ÉCRIT. Je me suis même dit que nous n’avions pas la bonne clé du phrensé. Que toutes nos recherches philologiques sur les anciens ports numériques des premiers temps étaient fausses. Mais, en fait, le problème, c’est que ces documents ne devraient pas être en phrensé, puisqu’ils datent d’AVANT. Mais ils le sont et racontent des choses, des actes que nous pensions propres à nous. Ils décrivent des activités qui exigent un niveau que l’on n’accordait pas aux peuples indigènes de la planète. De toute façon, l’état dévasté dans lequel nous l’avons trouvée à notre arrivée prouve (en tous cas, prouvait) que leur évolution s’était arrêtée nette.

Mais ce ne serait pas le cas. Si le laboratoire et les documents sont authentiques, notre histoire est fausse, notre mythe fondateur ne serait qu’illusion. Tu ne me crois peut-être pas encore.

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