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Cher Ratva,

Puisque l’Assemblée des scrutateurs du passé a décidé de cesser les fouilles et de garder confidentiels les textes que j’ai traduits, je suis bien libre de te transmettre l’extrait du journal de bord de la responsable du laboratoire, avec l’image qui l’accompagnait. Ça explique bien des choses. Ça éclaire beaucoup ses motivations. La mention de ce fameux télescope dont nous avons retrouvé la carcasse en orbite, permet de préciser encore plus la datation. D’après mes calculs, tout ça s’est passé il y a quelque 5 000 ans…


L’orbe

Mon frère vient de m’envoyer par Internet une image prise par le télescope Hubble. Dès que je l’ai vue, je me suis mise à pleurer. Nous sommes tellement stupides. Nous ne savons tellement rien. Surtout, nous ne comprenons rien. J’ai devant les yeux l’image d’un zygote. Que sortira-t-il donc de cet œuf de lumière fécondée? Ça me bouleverse tellement mal de voir ça que je trouve à peine les mots pour dire ce que je ressens. Je nous trouve petits, minuscules, attardés presque. Quand je pense qu’on tue, qu’on torture et qu’on viole au moment même où j’écris ces lignes au lieu de travailler tous ensemble pour saisir un peu de ce mystère dans lequel on vit, ça me déchire le cœur. Je peux à peine penser aux trésors de beauté qui nous échappent à cause de notre petitesse, de notre courte vue. C’est comme un coup de poing au plexus solaire. Comme un appel, de loin, de si loin. Je voudrais mettre mon manteau et m’en aller dans cet univers. Je voudrais tenir dans mes mains cet orbe multicolore au cœur de lumière.
Il me semble rempli du secret que je cherche. Il est tout rond de désir, de mon désir de tout savoir, de tout connaître et de tout aimer. Je suis frustrée par mon impuissance, par mes limites, par tous ces élans qui en moi s’agitent et que je sais légitimes. Les étoiles sont si loin. Il faut tendre si haut le bras. J’ai mal à toutes mes cellules qui se reconnaissent dans cette image et qui répondent à l’unisson de ce chant qu’elles entendent par l’image... comme les baleines dans le film de la série Star Trek. Ça vient de loin mon désir. Je suis née avec. Il ne me quittera jamais. Petit étau dentelé sur mon cœur, mon esprit, mon âme. Je voudrais embrasser l’univers, le tenir dans mes bras comme un enfant. Je le sens gigoter en moi, je le sens pivoter dans mon ventre, je le sens palpiter de toutes ses étoiles, de toutes ses galaxies. Mais dans le concret, dans le tangible, je suis toujours sur ma planète bleue, dans mon petit corps de chair et de sang, traversée de ce souffle que je ne commande pas, qui est venu en moi sans me le demander, qui me transperce à chaque fois.
Avec un peu d’attention, j’entends mon cœur battre, je vois la grande pompe fonctionner et c’est tout aussi merveilleux que cette image d’étoile... et je sens la parenté, elle me saute aux yeux, me crie au visage... nous sommes un, nous sommes même. L’évidence est tellement saisissante qu’elle me semble ouvrir en moi des abîmes. Tout naît de la même façon et cette même forme nous fait parents les uns des autres. Je suis encore plus convaincue que jamais de la grande plongée dans les corps, dans LE corps, devrais-je dire, car il n’y en a qu’un, celui de la grosse bête de l’univers. Elle est pleine de désirs, en déborde, et ses désirs, c’est nous, entre autres. Dans notre cas, son désir s’éveille et plonge dans le corps féminin comme un plongeur entre dans l’eau pour ressortir mouillé à l’autre bout de la piscine. Nous sortons d’un corps dans un corps qui à son tour s’ouvrira pour laisser sortir le sperme, l’ovule qui en s’unissant permettront à un autre désir de l’univers de prendre forme. Mais ce qu’il faut retenir, c’est que nous passons tous par le même corps. Il n’y a en fait qu’une seule et majestueuse matrice. Il n’y a qu’un seul et immense phallus. Sinus du cosinus, version ou inversion l’un de l’autre. Le gant et son dedans. La balle et son intérieur. Et ce qui nous habite et nous crée tous, c’est un cercle et son centre dont seules les dimensions varient quand on songe à ce qui nous unit. Certes, les différences sont infinies et la matière regorge d’inattendu et de formes plus festives les unes que les autres. Mais ce cercle et son centre sont au cœur de tout et, à ce titre, sont les lieux de notre possible compréhension. Le dénominateur commun prend ici tout son sens.
Est-ce possible de le penser? Est-ce possible avec mes moyens limités de passer à l’action avec cette idée du cercle et de son centre? Y a-t-il moyen de combiner l’équation mathématique de ce moteur, son expression artistique et la rêverie qu’elle provoque en un outil concret d’avancement de la conscience? Est-ce possible de refaire en toute lucidité ce que les mitochondries ont réussi à faire, c’est-à-dire se fusionner, pour créer cette nouvelle entité qu’est la cellule qui les intègre et les dépasse? Est-ce possible de muter en le sachant? De le faire consciemment, volontairement?
J’en parle à Frédéric ce soir. Je le vois tantôt. On boira du vin, ça nous donnera peut-être des idées saugrenues.


J’attends tes commentaires et je t’embrasse.

Ta Simaï

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