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Du cru et du Net

Sommes-nous donc aujourd’hui si cuits, comme dans l’expression être cuit, c’est-à-dire perdu, vaincu, battu ou, encore, sommes-nous arrivés au point de dire que c’est du tout cuit, c’est-à-dire facile et réussi d’avance, que nous en aurions un urgent besoin de manger et de parler cru?

Ce qui m’a sauté aux yeux lorsque je me suis précipitée sur le dictionnaire pour connaître la définition du mot cru et surtout ses expressions, c’est qu’au cœur de ces significations, je trouve les notions d’immédiat, de direct, de proximité, voire d’intimité.

On peut résumer en disant que tout ce qui est cru est sans distance, alors que, par contraste, dans notre monde qui s’informatise chaque jour davantage, tout n’est plus que distance et distanciation.

Et j’imagine d’entrée de jeu que ce goût du cru est un appel à nous-même, à ce corps qui suinte de toutes pores, qui, en un mot, est ce qu’il y a au plus près de nous.

Nous vivons dans la chair crue de nos corps, ces compagnons ou ces compagnes sans lesquels rien de tout ceci ne serait.

Mais lorsque nous assistons à l’engouement actuel en faveur des cyber-rencontres, que d’aucuns préfèrent aux réelles en ce qu’elles seraient plus authentiques parce qu’anonymes, j’y vois surtout la forme exacerbée du postulat clé de toute notre culture occidentale : j’internet donc je suis.

Et je me demande si ce que j’appellerai le retour au cru n’est pas justement emblématique de notre ras-le-bol de la distance, de la pratique de ce recul réflexif qui a permis à notre culture occidentale d’inventer la science et la technologie modernes et d’en encourager l’influence dans toutes les sphères de la vie.

Je pense que le culte de la distanciation et de tous les instruments qui s’y rattachent, de la philosophie au microscope électronique, est nourri par la grande peur de la mort si typique aux Occidentaux. Cette peur atavique, nous l’avons attrapée lors du passage de la Grande Faucheuse en odeur de peste qui s’est promenée en Europe, qui a produit de pleines brassées de cadavres crus qu’il a fallu empiler et faire cuire sur de grands brasiers au Moyen-Âge, cette période fondatrice de notre temps moderne, comme si l’on avait eu la frousse fondamentale de disparaître, nous les Blancs, de la surface de la terre, et il s’en ait fallu de peu.

En effet, la grande peste du Moyen-Âge, la peste noire, a fait au moins 25 millions de victimes en sept ans, c’est-à-dire du quart à la moitié de la population d’Europe entre 1346 et 1353.

Je ne peux m’empêcher de penser que c’est le désir d’éviter de nouvelles hécatombes de cette ampleur qui a donné à la pensée occidentale son orientation en faveur d’un processus de mise à distance entre le monde et l’humain, entre l’humain et son propre corps.

Mais cette mise à distance, nous l’avons pratiquée à outrance et je vois ce thème du cru surgir comme l’ombre de la distance. Je dis ombre car l’ombre, c’est ce qui marque notre existence comme être vivant. On peut l’ignorer, mais si on la perd, c’est qu’on n’est plus. L’ombre, c’est ce qu’on refuse de reconnaître, mais dont on a besoin absolument pour rester en vie.

Le cru serait donc, comme immédiateté, comme proximité, l’urgente nécessité du festin de la matière et du corps auxquels on n’accorde pas encore pleinement leur statut de fondement positif de l’être et du monde, tout simplement parce qu’ils ont inscrit dans leur essence la transformation permanente.

Dans le même sens, le cru marque aussi le nécessaire rappel de la couche originaire et fondatrice de la perception car, comme le dit le philosophe Ernst Cassirer dans son livre, La philosophie des formes symboliques :

« La plongée au sein du pur phénomène perceptif nous place toujours devant la même évidence, que la perception de la vie ne se ramène pas à celle des choses, que l’expérience du “toi” reste irréductible à celle du “ça”... Plus haut on régresse dans la genèse de la perception et plus la forme du “toi” y prime la forme du “ça”, plus le caractère d’expression l’emporte nettement sur celui d’objet matériel et de chose. La “compréhension d’expression” est foncièrement plus précoce que le “savoir de choses”.”

Et Cassirer d’ajouter :

« Car à l’origine on ne fait nullement l’expérience de la réalité “théorique” comme d’une totalité de corps physiques, dotés de propriétés précises, de qualités physiques. Il existe au contraire une sorte d’expérience ou d’épreuve de la réalité qui reste tout à fait étrangère à cette forme d’explication et d’interprétation scientifiques, et qu’on trouve partout ou “l’être” atteint dans la perception, au lieu de consister en choses ou en simples objets, nous aborde sur le monde de l’existence d’un sujet vivant.” (tome 3, p. 78)

Ainsi donc, malgré toutes les couches de vernis scientifique et rationnel, notre perception originaire nous donne le monde, et par conséquent la matière, comme un être vivant.

Voilà l’invisible de la matière, cet immense toi avec lequel on établit la relation d’amour qui nous fonde, ce monde dans les bras duquel nous vivons.

À mes yeux, voilà justement le mode de perception privilégié par les artistes dans leur rapport à la matière et qui donnent vitalité à leurs œuvres. Les artistes me semblent cultiver précisément ce niveau de perception et c’est pourquoi je les vois en quête du cru.

Ils et elles travaillent à inverser la matière, à rendre sa profondeur surface, son essence apparence, à nous dévoiler tout cru son invisibilité en nous l’offrant directement, sans intermédiaire, dans l’expression vivante de son toi. On comprendra alors mieux l’affirmation selon laquelle les œuvres d’art ne sont pas des objets, mais des êtres.

Ce qui nous ramène au corps, premier système d’équivalences symboliques, jumeau intime du monde, le monde que nous faisons nôtre à travers l’incarnation. Et je dirai que le surgissement du thème du cru, ici et maintenant, est l’invitation pressante à poursuivre notre incarnation. À ce titre, les artistes sont des préparateurs de ce processus.

Par le travail que les artistes font sur la matière, ils et elles cherchent à la pénétrer et, la pénétrant, ils s’incarnent eux-mêmes, de la même manière que les alchimistes, en cherchant à transmuter la matière, pratiquaient une démarche d’éveil de la conscience. À chaque époque sa nécessité. Si au Moyen-Âge, l’appel venait « d’en haut », aujourd’hui plus que jamais, la matière, et le corps avec elle, crient vigoureusement « d’en bas ». Le cru est à vif.

La question que pose le cru, c’est de savoir si nous pouvons accorder un sens positif à une matière, à un corps qui, nous le savons, se dégrade.

Sur cette voie, les artistes agissent comme psychopompes vers l’amour du monde et l’incarnation... consciente dans le sens où l’entend Sri Auribindo, c’est-à-dire comme illumination : à savoir que la conscience est présente dans chaque cellule du corps et que chaque cellule du corps sait qu’elle porte la conscience. Le cru d’à vif devient vivant.

©2021, Du cru et du Net, Françoise Charron. Une réflexion présentée lors de l’événement Le festin cru au Théâtre de la Dame de cœur, une production du Haut 3e Impérial, Upton (Québec), le samedi 14 septembre 1996

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