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Le secret des métamorphoses

ils ne sont déjà plus ce qu’ils étaient. ils ne sont pas encore ce qu’ils seront. ils sont là où se croisent et s’embrassent les vivants et les morts. ils coulent, dégouttent, suintent. ils débordent, jaillissent, giclent. ils macèrent, gondolent, craquent, pètent, éclatent. ils pivotent, basculent, tournoient, gravitent. fusionnent. sous les chairs anciennes qui fondent, sous les vieilles croûtes épaisses qui s’écroulent dans l’ardeur du geste, grouillent les corps frais. autant de corps à nu, à vif, leur épiderme calciné.

Thibault soulève le voile sur l’instant d’avant l’éclosion, l’effloraison, la révélation. elle pèle une peau du monde. lève le jour sur la vie qui rhizome sous la surface apparemment tranquille où nous posons nos pas. elle nous place dans la terre, auprès des tiges souterraines qui bourgeonnent de feuilles et de racines. les bras éternellement tendus de la vie qui œuvre au noir. elle nous fait voir l’axe igné sur lequel glissent les opposés qui, toujours, nous enlacent et nous étreignent.

et l’œuvre puise sa force à l’écho que se lancent les murs, à la cohérence au sens de la métamorphose. La séquence des vases porte l’expression de la succession, du changement et de la participation. les vases – peut-être le même à des moments différents, peut-être tous différents au même moment – rendent visibles les phases du processus. la torche flamboyante dit la nécessaire solitude à toute transmutation. les tubercules charnus renvoient à l’incontournable matière par où l’on passe, dont on ne peut s’échapper. qui nous contraint et nous limite. sans laquelle nous ne serions.

son délire m’atteint. j’imagine des corps, des hommes, des femmes, chauffés dans le noir des vases, consumés dans le rouge de la colonne incandescente, triturés dans la cire fondue, l’huile grasse et noire, les pigments roussis qui embaument, naissant dans les rondeurs de la matière mise à chaud. sur nos peaux d’écorchés, je sens s’écouler les substances qui, immanquablement, répondent à la force amoureuse de la gravité. celle qui nous ancre au sol, qui nous fait tenir debout, malgré tout, dans l’espace infini où nous sommes jetés.

j’entre dans le parcours tracé sur les murs, je suis mon regard modulé par la cadence des dessins, vidé par le saut dans les blancs laissés tels, aspiré sous l’horizon par la flèche de feu fichée au cœur des choses, réjoui par le dodu de la vie qui prend racine, puis rejeté en surface, au bas du mur, heureuse de la tige qui a trouvé l’air.

je suis, avec elle, dans l’espace de la métaphore.

©2021, Le secret des métamorphoses, Françoise Charron. Texte écrit pour la brochure accompagnant l’exposition éponyme de Thibault au centre d’artistes Axe Néo-7 en 1993.

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