Comme une lettre à la poste
De ma plus belle plume à l’encre bleu paon que tu aimes tant, je t’écris comme aux temps révolus, quand le temps durait et que nous avions tout le loisir des longues conversations sur papier. Nous devisions tranquillement de choses et d’autres, de tout et de rien, pour le simple plaisir de se croire ensemble malgré la distance infligée par nos vies dépareillées.
J’ai souvenance de ces belles soirées sous le charme de la lampe ornée de l’abat-jour vert forêt, assise à ma table devant la grande fenêtre qui donnait sur le jardin transformé par le clair de lune, où je croyais voir se promener lutins, elfes et fées, et, pourquoi pas, mages et sorcières dans leurs plus beaux atours.
Je m’attardais à te raconter les anecdotes du jour quand le chat aux yeux d’ambre et à la robe en velours noir était venu me dire bonjour à sa façon, suivi de la visite de la chatte toute grise qui m’avait regardée de loin comme d’habitude, fermant ses paupières sur son regard émeraude, distinguée, élégante et princière avec sa queue en l’air! Sans parler, bien sûr, comme à chaque fois, de l’immense chat roux, tendre et câlin, puis farouche à ses heures quand l’instinct ancestral de la chasse le tenaillait d’un coup.
Parfois, j’augmentais ma prose de quelques citations lues durant le jour qui, je le savais, te ravirais, comme celle-ci que je te renvoie encore pour que tu ne l’oublies jamais, tu sais, celle que son âme lui a dite quand il a plongé dans les profondeurs : « La voie de l’incertitude est la bonne voie. Sur elle se trouvent les possibilités. Sois inébranlable et crée. »
Si je le pouvais comme autrefois, j’insèrerais ma missive, que j’ai pris la peine d’écrire sur un papier au filigrane de phénix, dans une enveloppe rose ou mauve, et je la parfumerais de quelques gouttes d’huile essentielle de lavande ou de pin pour qu’en l’ouvrant son parfum libéré puisse agir sur toi comme la petite madeleine de Proust.
Hélas, ce jadis n’existe presque plus, nous sommes maintenant dans l’hyper présent, dans la supra instantanéité et, d’ici peu, même nos facteurs auront disparu.
Pardonne-moi, tu le sais, l’automne et la lumière d’or du soleil me jettent dans les bras de la mélancolie, de ce temps où le temps était encore notre ami.
Je pense à toi.
F



