J'ai fait une mémotion
Les émotions enfouies, des inconnues et des oubliées, percent certains jours. Elles cèdent tout d’un coup à l’impulsion. Le film que je regarde, blottie contre les coussins du divan, peut la lui donner. Des mémotions(1) (premier lapsus) intenses alors déferlent et m’abasourdissent. Au moment où elles pénètrent la conscience, mes yeux écument. On parle d’une zone d’influence dont l’accès est interdit aux autres – on peut le comprendre - mais aussi à soi-même. Mais en cet instant propice et fatidique, quelque chose du domaine clandestin me parvient, à moi, personnellement. Si je tiens bon, je peux faire de grandes découvertes. À mes minutes, à mes heures, je deviens exploratrice des profondeurs.
Où de telles quantités de mépris, d’amour, de tristesse, de honte ou de haine sont-elles stockées? Certaines imprègnent des visages, des noms, les miens, les leurs, et cela peut remonter à des décennies ou à des années. Ma surprise est de taille quand je constate, pas le comment ni le combien, mais le fait que des émotions agonistes(2) (deuxième lapsus, je voulais dire « antagonistes ») telles que la haine et l’amour ou le mépris et l’amour pour un visage, un nom une relation ou une situation cohabitent dans une seule personne avec la même véhémence. Depuis quand l’être humain a-t-il jugé utile de croire que certaines émotions sont irréconciliables en soi-même?
Des contenus, donc, de Là où il n’y a ni fond ni comble sont pénétrables, mais ils disparaissent comme ils sont venus, au point d’effacer toute trace de leur existence. Pour qu’ils persistent, il me faut leur consacrer mes pensées et mon attention. L’effort que je déploie finit toujours par s’épuiser. Au mieux, je me souviens que quelque chose est passé. Les écrire sur du papier pour les incarner dans le monde matériel et concret est le plus sûr moyen de me prémunir contre leur disparition. Avoir front commun avec ces forces brutes et brutales de la nature humaine, c’est vivre une commotion. L’emprise du quotidien peut vous sembler douce en comparaison.
Si parfois, je recule d’instinct, craignant l’épreuve morale qui m’attend, il me revient plus rapidement que la voix « officielle » n’est pas l’unique. Je reconnais désormais les signes avant-coureurs, comme l’impression d’un rétrécissement, la diminution de la joie et la tendance à l’inertie. En revanche, quand je trace des ponts entre les partitions, même maladroitement… Le seul fait d’essayer de mettre en relation les parties, de livrer des messages, s’accompagne immanquablement d’un grand déploiement dans ma vie. La danse et le sourire s’enracinent à nouveau.
(1) Les mémotions : Néologisme constitué par la contraction des mots « mémorandum » et « émotions ». Il s’agit d’une missive officielle qui résume l’état émotif d’une personne quant à un visage, un nom, une relation ou une situation donné et qui a pour but de l’en informer afin qu’elle en tienne compte davantage.
(2) Les agonistes : L’adjectif « agoniste » signifie que l’action va dans le même sens, que l’effet est identique selon Le Robert.
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