Rien à dire
Dernière mise à jour : 22 avr.
Je l’avoue, je n’ai rien à dire. Ça peut paraître étonnant de ma part, surtout pour ceux et celles qui me connaissent. On m’a même déjà qualifiée de verbomoteur. Bref, j’ai tellement parlé, surtout durant les derniers 35 ans quand je dictais mes traductions et que je me suis improvisée professeure, que j’ai les cordes vocales usées. D’ailleurs quand je prends part à une conversation de plus de deux heures, les cordes me font mal. Alors, j’aspire au silence. Moi qui m’avais fait le serment de ne jamais me taire, me voilà contrainte à une draconienne économie de paroles. Ça nous rattrape toujours par là où on a péché, disait-on dans le temps. Comme il paraît qu’il n’y a plus de péchés, car le diable a sacré le camp en nous laissant tout seuls, je ne sais pas trop ce qui va m’arriver.
En fait, je crois que j’ai pris goût au silence durant le couvre-feu de vous-savez-quoi-dont-on-ne prononce-plus-le-nom. Pendant six belles semaines, les chars se sont tus. Moteurs éteints. Les vroum-vroum finis. Les motos trépidantes disparues. La sainte paix au moins dans les rues. Je pouvais ouvrir les fenêtres et entendre chanter les rainettes qui s’en donnaient à cœur joie. La tranquillité, sauf, bien entendu, les ventilateurs en tous genres. Mais l’absence de voitures a fait grandement baisser les décibels tonitruantes dans lesquelles nous baignons constamment. On peut bien faire de l’anxiété et de l’angoisse. Notre cerveau reptilien pense qu’un Tyrannosaure nous court après. On peut bien faire des dépressions, on a le stress dans le plafond. D’où la merveilleuse accalmie due au couvre-feu.
Au-delà de cette constatation, peut-être qu’après tant de parlote, j’ai tout dit ce que j’avais à dire. Avons-nous un quota de mots durant notre vie qui s’épuise selon le rythme avec lequel notre langue bat dans notre palais?
Pourtant ce billet que je viens de pondre pour ne rien dire est la contradiction flagrante de ce que je viens d’écrire. Une chose, par exemple, j’ai la corde vocale moins douloureuse à pérorer par écrit. C’est un silence à moitié assumé. J’aspire à son entière adhésion comme les petites Servantes de Jésus-Marie qui veillaient sur Hull depuis les murs de leur convent, rue Laurier. Saviez-vous qu’elles correspondaient avec des milliers de personnes pour les soutenir dans leur vie? Dans leur silence, elles écoutaient le murmure constant de la souffrance humaine. La modernité et le tapage les ont emportées. Cette oasis de silence n’est plu.
« Enfin! Seul! On n’entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et éreintés. Pendant quelques heures, nous posséderons le silence, sinon le repos. Enfin! La tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par moi-même. … Mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter et m’enorgueillir un peu dans le silence et la solitude de la nuit. » (Charles Baudelaire,
« À une heure du matin », Petits poèmes en prose)
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