Sens dessus dessous
- Cargo
- 2 mars
- 3 min de lecture

Je veux me taire. Ne pas ajouter à l’encombrement des paroles. Je veux en détourner le flux. Annuler toutes les sauvegardes. Je veux m’entendre respirer, digérer, péter. Je veux m’assiéger moi-même. Je veux décider de ce qui entre et n’entre pas. Je veux entendre ce que j’aime et ce qui se passe vraiment.
Le commerce puissant des paroles bon marché a intégré l’économie globale. Celles qui rivalisent de forme, de volume, de contenu, de support pour attirer notre attention. Il y en a tant, qu’on sort quasiment chaque mois une nouvelle tendance pour les filtrer. Avec la multiplication des tribunes qui entraine une dispersion démocratique, on fatigue plus vite à faire remarquer les écarts à l’éthique et la disparition du vrai. On se divertit en priorité. Les paroles trompent même l’ennui! Au fait, je ne demande pas le silence, ce n’est pas réaliste, mais quand on croit en entendre une, on en avale dix! Aujourd’hui, tout le monde parle, qu’importe comment, et en même temps. Personne n’écoute personne. Forcément, on s’égare et le Chaos grandit.
Ces paroles-là sont accessoires, paravents, et forment un amas de décombres sociétaux grossissant qui pèse en dépit de toute vigilance. Certes on trouve encore de la magie dans les paroles, mais le nombre des données à traiter exige plus de temps. Je m’impatiente. Les paroles sont beaucoup plus nombreuses que j’en demande, plus que j’en peux écouter. Ce qui m’impatiente par-dessus tout, c’est que pour m’y retrouver, je dois collecter, stocker dans ma mémoire (à court et long terme), manipuler et analyser les données tout comme le fait mécaniquement un ordinateur, sans émotions. Cette mascarade sollicite l’utilisation de mon cerveau comme d’un processeur capable de satisfaire des requêtes, au mieux elle peut faire de moi une puce dans le grand projet de pouvoir d’une poignée d’hommes. Ce n’est pas près de faire l’objet d’une manifestation. On suit le programme à la lettre. Dans une série chinoise récente, le personnage secondaire affirmait qu’un système devient décadent quand il sert les riches et les puissants et tyrannisent les plus faibles. Bref, au train où vont les choses, je dois envisager que des facultés humaines se perdent.
Dans une journée, autres que
les paroles stratégiques, les étourdies, les paroles d’alarme, les belles paroles, les bonnes, l’inverse, les déformées, les paroles en l’air, les premières paroles, les dernières, celles qu’on a mémorisées, les paroles de trop, les paroles du prof, des politiciens, celles des parents, des étudiants, les paroles d’écrivains, les paroles figées, les paroles d’amour, les fausses, celles qui passent en courant, les frappes, les incomprises, les moralisatrices, les conseillères, les concises, les paroles célèbres, les vindicatives, les répétitives, les reformulées, les bêtises, les privées, les maladroites, les publiques, les exhaustives et les emportées….,
beaucoup de choses entrent par les yeux, les oreilles, le nez... avant d’être acheminées autre part. Le trottoir, par exemple, il m’entre par les yeux, tout du long, en plus du fait que je doive l’arpenter. Et c’est sans compter la faune du quartier, la nourriture, la musique, les ventilateurs, les appareils ménagers, les portes et les moteurs. Je suis touchée par la grâce si j’entends ma respiration. Et mon cœur? … Où est-il passé?... Quant à percevoir le bruit de ma colère ou le passage de la prochaine idée, en rêve, peut-être.
Bref, il y a des limites à la farce!
Dans ce décor de tumulte ambiant, je ne dois pas oublier de faire de l’espace et du temps pour penser, pour ressentir, ne rien faire même, et établir un dialogue avec mon alter ego avant qu'il ne soit mécontent. La solitude nous pèse quand on est devenu transparent et tous les divertissements du monde n'y changeront rien. Face à cette époque, solliciteuse intempestive, l’écriture m’apparait comme un détour salutaire et les mythes m’insss...piiii...rent.
Cargo



