Le nouveau calendrier
- Cargo
- 16 mars
- 3 min de lecture
Heures, jours, semaines et puis les années sont vite passés. Leur forme immuable et leur cadence implacable soumettent la vie humaine. Il faut le dire, nous dormons six, sept, huit ou neuf heures d’affilée, sept jours sur sept et à l’année. Et le travail rémunéré qui occupe tout le jour nous fait même en désirer davantage. Après avoir pourvu aux besoins du corps, entretenu les lieux que nous habitons, composé avec la météo, dans les marges, je rêve d’un tout autre calendrier. Je rêve d’une case sans entaille, sans coche, d’un espace vide à remplir à mon gré ou d’un espace vide pour le rester.
À présent que le cœur bat à l’aiguille invisible des secondes d’une journée, le moindre imprévu a toujours l’air d’un fâcheux contretemps, le plus petit faux bond, d’un péché à expier. Remarquez combien il faut préparer longtemps d’avance un deux semaines d’évasion estivale et constatez avec quelle ferveur on cherche à les rentabiliser. Quel casse-tête peut s’avérer l’heure que nous avons perdue ou gagnée. Avant qu’elle ne s’achève, nous n’avons pas su quoi en faire. Quelle anxiété! Une fois que le papier a été plié en grenouille, il devient plus ardu d’en faire une oie. Le temps est compté. Rien de bien surprenant à ce que notre premier réflexe soit de tuer le temps ou de l’occuper.
À mon insu, par manque de vigilance, dans mes moments si nombreux d’inconscience, à défaut d’avoir pensé, j’ai cédé des territoires entiers de vie. À présent, je complote dans l’ombre pour récupérer un pouce de terrain à la fois. Je réfléchis en amont à ce qui me donne de la joie dans tous les réels. Je n’exclus aucune piste.
Par exemple, je me vois parfois assise devant et dans l’immensité d’un paysage que je contemple longuement. Tout se passe dans la relation entre lui et moi, deux participations actives, après quoi je reprends là où je m’étais arrêtée, juste avant un cours à donner, l’entrée à déneiger, ou l’épicerie à faire, jusqu’au prochain paysage que je convie ou l’inverse. Voilà une piste de réflexion tout à fait valable. À quoi me sert un tout inclus s’il m’exclut, moi!
Quand j’y pense, j’aimerais libérer une case au début de chaque journée de mon nouveau calendrier pour laisser entrer les lumières du matin, car à tout coup elles mettent en scène le monde d’une manière inédite. Elles se faufilent dans les failles, empruntent toutes les avenues, même les moins avenantes, elles créent à l’infini des teintes dont on connaît à peine le répertoire. Les lumières m’atteignent de toutes les façons possibles et impossibles quand j’y pense. L’autre matin, par exemple, le soleil étincelant a transfiguré tout mars. Ce puissant engrais nourrissant, me semble-t-il, donne à la plante, à la joie et à la conscience pareillement, l’élan qu’ils attendent. Je me suis sentie transportée. J’ai baigné quelques heures dans la lumière précieuse et cela m’a beaucoup contentée.
Quand j’y pense encore, je voudrais augmenter le nombre des cases réservées en exclusivité aux histoires. Il y a tant d’histoires dans ce monde. Plusieurs n’en ont que la forme, tandis que d’autres, plus rares, ont la profondeur inégalée des mythes de ce monde et d’autres même. Les histoires que j’entends ou que je lis m’appartiennent et ne me quittent jamais. Je les tiens pour mes plus grands trésors. Ces histoires-là, quand je les entends, m’habitent, littéralement, et creusent en moi comme dans une mine. Les dialogues forment des couches successives et les plus profondes peuvent se rappeler à moi à l’heure propice.
Quand j’y pense, il me faut aussi voler une case ou deux par semaine pour écrire sans plan. Écrire pour me retrouver en bas où le temps n’a pas de prise. Écrire pour en faire sortir juste quelques images et quelques mots à la fois. Quand j’écris, je suis dans l’écriture. La voie est celle du retour. Je retrouve quelqu’un qui me manque parce que j’en suis séparée souvent.
À tout bien y penser, l’instant propice est celui que je m’autorise et me réserve sans partage, sans compromis, insoumis à toutes les formes de pression et d’oppression, qu’importe sa durée. Pour le savoir, je souffre. Pour le générer, je le veux résolument. Alors je prépare le petit nid qui le recevra, je réunis les conditions. Les anciens plis s’amenuisent et d’autres possibilités s’ouvrent à moi.
Cargo




